Poste-frontière rouvert entre le Niger et le Nigeria, contacts renoués entre le Bénin et l’AES, ambassadeurs rétablis entre le Mali et l’Algérie. Une série de gestes diplomatiques discrets dessine une autre lecture du Sahel. Celle d’une intégration régionale plus porteuse, et plus résiliente.
Discrètement, le Sahel se rouvre. Pendant que les gros titres continuent de se concentrer sur les attaques, les bilans militaires et les rhétoriques de rupture, une série de gestes diplomatiques, presque passés sous silence, dessine un tout autre récit. Celui d’une région qui recommence, prudemment, à recoudre ce qu’elle avait déchiré.
Le fil de ces événements, pris isolément, pourrait sembler anecdotique. Mis bout à bout, il devient significatif. Le poste-frontière de Kamba, entre le Niger et le Nigeria, a rouvert. Le Bénin renoue le contact avec l’Alliance des États du Sahel (AES), après les critiques, quelques mois plus tôt, pour avoir prêté son sol pour héberger des complices d’attaques contre Niamey. Le Mali et l’Algérie ont rouvert leur espace aérien mutuel et rétabli leurs ambassadeurs respectifs, après plus d’un an de crise consécutive à la destruction d’un drone malien. Aucun de ces gestes, pris seul, ne suffit à conclure à une réconciliation. Ensemble, ils suggèrent une dynamique.
Une résilience que le récit de la rupture occulte
Cette dynamique mérite d’être lue à travers un autre chiffre, tout aussi révélateur : les derniers briefings des Nations unies évaluent la croissance économique de la région ouest-africaine et sahélienne à environ 5 % cette année. Un rappel utile, presque contre-intuitif, que la rupture politique et l’activité économique n’avancent pas nécessairement au même rythme. Pendant que les chancelleries s’invectivent et que les organisations régionales se recomposent, les échanges commerciaux, les circulations de personnes et les flux financiers continuent, eux, de circuler, par les interstices que la géographie et l’interdépendance économique n’ont jamais cessé d’entretenir entre voisins.
C’est là que le récit dominant d’une opposition frontale entre la CEDEAO et l’AES atteint ses limites. Ce récit, commode pour la lecture rapide de l’actualité, présente deux blocs figés, l’un tourné vers l’Occident et le multilatéralisme régional, l’autre vers la souveraineté et de nouveaux partenaires. La réalité, comme souvent, est plus poreuse. Les États qui composent ces deux blocs restent unis par des décennies d’intégration économique, de circulation des populations et de dépendances mutuelles que ni les communiqués de rupture ni les sommets consacrés à la refondation ne suffisent à dissoudre du jour au lendemain. Le Bénin qui renoue avec l’AES, l’Algérie qui redevient un partenaire aérien du Mali, le Niger et le Nigeria qui rouvrent une frontière commune. Ce sont là les signes d’un système régional qui continue de chercher son équilibre, plutôt que de deux blocs hermétiques engagés dans un divorce définitif.
Le pari d’une intégration par le bas
Il serait naïf d’y voir une normalisation achevée. Les tensions structurelles demeurent : la CEDEAO continue de réclamer un retour des pays de l’AES en son sein, ce que ces derniers excluent explicitement ; les contentieux sécuritaires, économiques et parfois personnels entre chefs d’État n’ont pas disparu avec la réouverture d’une frontière ou le retour d’un ambassadeur. Mais l’histoire de l’intégration régionale, en Afrique de l’Ouest comme ailleurs, s’est rarement écrite par grands accords solennels. Elle progresse le plus souvent par ces gestes techniques et bilatéraux, en apparence mineurs, qui finissent par recomposer, discrètement, un maillage de coopération que la géopolitique peine à percevoir.
C’est là la leçon la plus utile de ce mois de juillet. L’intégration régionale sahélienne se révèle plus résiliente que ne le laisse penser le récit binaire d’affrontement entre deux organisations. Non pas parce que les fractures politiques seraient près d’être résolues, mais parce que les peuples, les marchands, les transporteurs et les diplomaties de second rang continuent, par nécessité autant que par habitude, de retisser ce que les ruptures institutionnelles avaient voulu défaire. Reste à savoir si les chancelleries sauront, à leur tour, transformer ces fissures dans l’isolement en un cadre de coopération assumé, ou si elles laisseront, comme souvent, la diplomatie de couloir précéder indéfiniment la diplomatie officielle.
A.D
