« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », disait Héraclite. Sa pensée du devenir, de l’harmonie née du conflit et du temps qui avance et recule, offre une grille de lecture inattendue pour comprendre la trajectoire heurtée, mais cohérente, de la Confédération des États du Sahel.
« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », disait Héraclite. Non que le fleuve change de nom ou de lit, mais parce que l’eau qui le traverse n’est jamais la même. Ce qui demeure identique en apparence est, dans sa substance, un devenir continu. Le fleuve n’est un fleuve que parce qu’il coule ; qu’il s’arrête, et il n’est plus rien qu’une mare stagnante vouée à disparaître.
Cette pensée, vieille de deux mille cinq cents ans, éclaire d’une lumière singulière ce qui se joue aujourd’hui dans l’espace sahélien. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger portent les mêmes noms qu’hier. Leurs frontières, héritées de la colonisation, n’ont pas bougé sur les cartes. Et pourtant, rien n’y est identique à ce qui prévalait il y a cinq ans. Les alliances se sont défaites et reformées, la doctrine sécuritaire s’est refondée, le rapport à d’anciennes tutelles s’est renversé. Comme le fleuve d’Héraclite, ces États sont à la fois les mêmes et autres. Y voir une simple continuité, ou au contraire une rupture totale, c’est manquer ce qu’Héraclite nommait le devenir. Ce mouvement sans lequel « tout se disloquerait et retournerait au néant ».
L’illusion de l’identité figée
Car l’erreur la plus commune, celle qu’Héraclite reprochait déjà aux hommes de son temps, est de ne saisir qu’un aspect des choses et d’y voir une identité fixe là où il n’y a que processus et métamorphose. C’est cette erreur que commettent nombre d’observateurs extérieurs lorsqu’ils jugent la Confédération des États du Sahel à l’aune d’un instantané : une « junte hier », un « putsch avant-hier », un « retard démocratique » aujourd’hui. Ils photographient une vague et s’étonnent qu’elle ne ressemble plus à la photographie l’instant suivant. Mais la réalité politique sahélienne, comme la réalité tout court selon Héraclite, ne se laisse pas fixer : elle est un fleuve, non une statue.
Le temps lui-même, disait Héraclite, est « un enfant qui joue à pousser des pions », qui avance et recule tour à tour. Rien ne décrit mieux la trajectoire heurtée de la Transition sahélienne. Des avancées sécuritaires suivies de revers ponctuels, des ouvertures diplomatiques suivies de tensions renouvelées, comme avec Alger récemment. Ce mouvement de flux et de reflux n’est pas le signe d’un échec, mais la texture même de tout processus historique réel. Seule une pensée statique, incapable de concevoir l’histoire autrement que comme une ligne droite vers un modèle préétabli, peut confondre ce jeu de pions avec un chaos sans direction.
Le polemos comme principe constituant
Mais c’est sans doute dans l’idée du polemos, la guerre comme principe de toutes choses, qu’Héraclite offre la clé la plus dérangeante et la plus juste. Pour lui, le conflit n’est pas ce qui menace l’harmonie. Il en est la condition. « L’harmonie du tout naît du mouvement, de la discorde et du conflit. »
L’harmonie du tout naît du mouvement, de la discorde et du conflit.
Ainsi le rejet, par les autorités de la Transition, d’un ordre régional et international jugé à bout de souffle ; ainsi la rupture avec des partenariats militaires anciens ; ainsi même les tensions internes à la Confédération, entre exigence sécuritaire et aspiration démocratique, entre souverainisme et ouverture diplomatique, ne sont pas des accidents qui menacent la construction de l’AES. Ils en sont, au sens héraclitéen, le principe constituant. Ce qui la fait être et la maintient dans l’être. Une union sahélienne née dans le confort et le consensus n’aurait probablement jamais eu la force de rompre avec des dépendances structurelles séculaires ; c’est la discorde assumée, avec la CEDEAO, avec certaines puissances extérieures, qui a rendu possible l’émergence d’une architecture régionale inédite.
Le garde-fou du logos
On objectera qu’Héraclite, philosophe du devenir, n’était pas pour autant un thuriféraire du désordre. Le logos, cette raison cachée qui traverse le flux, est ce qui empêche le monde de sombrer dans le pur chaos. La discorde n’est féconde que si elle est traversée par une mesure, un ordre sous-jacent. C’est précisément l’exigence qui doit continuer de peser sur les autorités de la Transition : que le polemos qu’elles assument, contre l’ordre ancien, contre les tutelles extérieures, reste traversé par ce logos, cette cohérence stratégique et cette attention portée aux populations, sans lesquels le conflit ne serait que destruction stérile.
Reste que juger cette Transition à l’aune d’une identité figée, comme si les États sahéliens devaient rester ce qu’ils étaient hier pour être légitimes, ou comme s’ils devaient déjà être ce qu’ils seront demain pour être crédibles, c’est précisément l’erreur qu’Héraclite dénonçait : prendre le fleuve pour une chose, quand il n’est que le mouvement même qui le fait être. L’AES n’est pas malgré ses tensions ; elle est, comme toute réalité vivante selon Héraclite, par elles.
F.Togola
