Parmi les trois grands chantiers lancés mercredi par le Premier ministre Abdoulaye Maïga au nom de la refondation nationale, la nouvelle stratégie de lutte contre la mendicité est sans doute celle qui touche à la réalité la plus ancienne et la plus enracinée. Celle des dizaines de milliers d’enfants confiés à des écoles coraniques, contraints de mendier chaque jour pour satisfaire une quête chiffrée imposée par leur maître.
C’est au nom du président de la Transition que le Premier ministre, le général de division Abdoulaye Maïga, a procédé, le 24 septembre, au lancement conjoint de trois initiatives majeures inscrites dans la dynamique de refondation nationale et de construction du « Mali Kura ». Il s’agit de la Stratégie nationale de mobilisation citoyenne, de la Stratégie nationale de lutte contre la mendicité et du Comité de réflexion sur la prévention des troubles dans l’espace religieux. Ces chantiers traduisent, selon le communiqué de la Primature, la volonté de transformer les aspirations issues des Assises nationales de la refondation (ANR) en actions concrètes au service de la cohésion nationale, de la dignité humaine et de la paix.
Si les trois chantiers méritent attention, la Stratégie nationale de lutte contre la mendicité et son plan d’actions 2026-2028, adoptés le 7 août dernier, s’attaquent à une réalité sociale parmi les plus anciennes et les plus documentées du pays. Le communiqué la présente comme « une réponse structurée à une réalité qui interpelle la conscience collective ». Il place au cœur de l’action publique la protection de l’enfant, la responsabilisation des familles, l’accompagnement des maîtres coraniques, l’inclusion socio-économique et l’éducation inclusive, avec un objectif assumé : « protéger, encadrer, former et favoriser la réinsertion » des enfants concernés.
une réponse structurée à une réalité qui interpelle la conscience collective
Une réalité vieille de plusieurs décennies
Cette réalité, c’est celle des enfants talibés, confiés dès l’âge de 5 ou 6 ans par des familles rurales, souvent démunies, à des maîtres coraniques établis dans les grandes villes, à commencer par Bamako et Mopti. Une étude de l’Unicef menée dans la région de Mopti avait détaillé l’emploi du temps quotidien de ces enfants. Sept heures d’apprentissage coranique, quatre heures de mendicité, quatre heures de travaux champêtres et deux heures de tâches ménagères. Faute de moyens suffisants pour subvenir aux besoins de dizaines, parfois de plus d’une centaine d’élèves à la fois, nombre de maîtres coraniques imposent à leurs talibés une quête quotidienne chiffrée, généralement comprise entre 200 et 700 francs CFA en semaine et pouvant atteindre 1 500 francs CFA le vendredi, jour de plus grande générosité communautaire. Les enfants n’étant parfois autorisés à regagner leur école qu’une fois cette somme réunie.
Le Mali n’a pourtant pas attendu 2026 pour légiférer sur ce sujet. Le Code pénal malien, dans son article 183, criminalise depuis la loi du 20 août 2001 toute incitation à la mendicité. Mais l’écart entre ce cadre juridique existant et la réalité du terrain n’a cessé, depuis un quart de siècle, d’alimenter le travail d’organisations comme le Secours islamique France, actif depuis 2016 dans plusieurs écoles coraniques de Bamako et de Mopti pour améliorer l’accès à l’eau, à l’hygiène et aux soins de santé de ces enfants, en construisant une relation de confiance directement avec les maîtres coraniques plutôt qu’en les mettant à l’écart du dispositif.
Deux autres chantiers pour le civisme et la paix religieuse
Les deux autres initiatives lancées mercredi s’inscrivent dans une logique complémentaire. La Stratégie nationale de mobilisation citoyenne s’articule autour de quatre piliers : « Maliden Kura », « Maaya ni Danbe », « Mali Kura J sɛn » et « Faso Nieta Kounafoni ». Ces piliers sont destinés à faire de chaque école, maison des jeunes, quartier et village un espace de citoyenneté et de participation à l’édification du « Mali Kura ». Le Comité de réflexion sur la prévention des troubles dans l’espace religieux, voulu par le président de la Transition, doit quant à lui consolider le dialogue et la confiance entre communautés, contribuer à l’harmonisation des pratiques religieuses, à l’encadrement des prêches et à la prévention de toutes les formes d’extrémisme violent.
« Aujourd’hui, nous posons trois pierres concrètes sur ce chemin », a déclaré le chef du gouvernement en procédant à l’installation des différents comités de pilotage, les appelant à accomplir leur mission « avec responsabilité, détermination et sens du devoir ». Ces trois chantiers s’inscrivent dans le prolongement direct de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation, adoptée en juillet 2025, dont ils constituent, selon la Primature, une traduction concrète dans les familles, les écoles, les quartiers et les villages du pays.
Aujourd’hui, nous posons trois pierres concrètes sur ce chemin
A.D
