Face aux tensions géopolitiques au Sahel, Air France adapte sa stratégie en Afrique en redéployant ses vols et en réévaluant ses options sur ce marché suspendu, mais toujours stratégique. Explications.
Alors que les relations entre la France et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) continuent de se détériorer, Air France est elle aussi emportée par cette tempête géopolitique. Le transporteur français, autrefois bien implanté dans la région, doit jongler entre des suspensions de vols, des interdictions de survol et une réorganisation stratégique pour atténuer les impacts financiers de cette situation tendue. Les défis économiques de cette situation sont énormes pour la compagnie aérienne, mais elle s’en sort grâce à sa capacité d’adaptation en Afrique.
Un marché en suspens, mais non abandonné
Air France n’a pas complètement tourné la page de ses destinations sahéliennes, et en particulier de Bamako, capitale malienne, jadis un point fort de son réseau africain avec ses 10 000 sièges mensuels proposés en août 2022. Comparativement, Ouagadougou et Niamey généraient chacune environ 4 000 sièges pour la compagnie. Malgré ces chiffres, Air France a dû suspendre ses vols en août dernier, sous l’effet des tensions croissantes et des recommandations sécuritaires du gouvernement français.
Ce marché, bien que « suspendu », demeure dans les systèmes d’Air France, laissant la porte ouverte à une éventuelle reprise. La compagnie précise qu’elle ajuste régulièrement ses vols en fonction de la conjoncture, mais elle ne prévoit aucune réouverture imminente. En octobre 2023, une tentative de relancer la ligne vers le Mali s’est soldée par un refus des autorités maliennes, qui ont exercé leur droit international pour empêcher le retour d’Air France sur le territoire. Au Niger, la situation est encore plus délicate, puisque le gouvernement interdit non seulement les vols d’Air France, mais également le survol de l’espace aérien par toute autre compagnie française, bien que KLM, branche néerlandaise du même groupe, soit autorisée à le traverser.
La stratégie d’Air France face à la contraction du Sahel
Face à cette impasse, Air France a été contrainte de réorienter ses efforts ailleurs sur le continent. La compagnie française a investi dans des marchés plus stables, en multipliant notamment les vols de sa filiale low-cost Transavia vers des destinations populaires comme le Cap-Vert et le Sénégal. Par ailleurs, l’ouverture d’une ligne vers l’aéroport du Kilimandjaro témoigne de la volonté de la compagnie de tirer parti des destinations moins sensibles, tout en profitant d’un remplissage accru sur les lignes restantes. Récemment, le groupe a également officialisé son retrait du Ghana, poursuivant ainsi son recentrage stratégique.
Cette stratégie de redéploiement permet à Air France de réduire l’impact des pertes occasionnées par le gel des liaisons au Sahel. Selon les résultats financiers publiés le 7 novembre, le chiffre d’affaires du groupe pour ses destinations en Afrique et au Moyen-Orient n’a chuté que de 1,5 % au troisième trimestre 2024, s’établissant à 2,6 milliards d’euros. En dépit de la perte des marchés sahéliens, ce chiffre demeure supérieur de 11,4 % à celui de 2022, une preuve de résilience.
L’empreinte d’une crise géopolitique sur la compétitivité d’Air France
L’enjeu sahélien pour Air France n’est pas qu’économique ; il est également stratégique. La brusque suspension des vols vers le Sahel, initiée par la mise en vigilance rouge des territoires par le ministère des Affaires étrangères français, a suscité l’incompréhension des gouvernements sahéliens, qui dénoncent une décision « unilatérale » et « précipitée ». Cette rupture des liens commerciaux a été perçue comme un geste de désengagement, affaiblissant la position d’Air France dans la région et, par extension, celle de la France elle-même.
En mai 2024, la classification de la ville de Bamako a été assouplie, passant de rouge à orange, signalant une certaine ouverture. Pourtant, ce geste n’a pas suffi pour calmer les relations diplomatiques, d’autant plus que des attaques sur des installations militaires à Bamako ont renforcé la vigilance. Cette situation fait d’Air France une victime collatérale d’un climat politique défavorable, et impose des défis d’adaptation majeurs dans un contexte où la compétitivité aérienne se fait de plus en plus serrer.
Perspectives et défis : entre adaptation et résilience
Pour l’instant, Air France continue de se déployer sur les destinations les plus rentables du continent, profitant d’une demande en hausse sur les segments touristiques et d’affaires dans des zones plus stables. La compagnie capitalise sur les marchés à forte croissance, sans pour autant abandonner l’idée de réintégrer le Sahel lorsque la conjoncture le permettra. Cette adaptation proactive pourrait, à terme, lui permettre de récupérer ses parts de marché sahéliennes si la situation s’améliore.
En attendant, l’expérience du Sahel souligne la fragilité des compagnies aériennes face aux enjeux géopolitiques et l’importance de la flexibilité pour maintenir des résultats financiers stables. Air France devra également faire preuve de finesse diplomatique pour regagner la confiance des États sahéliens, et peut-être repenser sa politique de communication pour apaiser les relations avec cette région stratégique.
Oumarou Fomba





