Face aux défis alimentaires et économiques, les États du Sahel adoptent des mesures protectionnistes pour sécuriser leurs filières agricoles et renforcer la transformation locale.
Les décisions d’interdiction d’exportation de produits agricoles se multiplient au Sahel, à mesure que les États de la région, comme le Sénégal, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, cherchent à préserver leurs ressources alimentaires et leurs filières agro-industrielles. Ces restrictions, bien que nécessaires pour répondre aux défis locaux, soulèvent des questions sur les impacts économiques et sociaux dans une région confrontée à l’insécurité alimentaire et aux aléas climatiques. Que signifient ces mesures pour les agriculteurs, les industries locales, et les économies de ces pays ?
Un choix stratégique pour renforcer les filières locales
La décision récente du Sénégal d’interdire l’exportation de graines d’arachide répond à un besoin urgent : permettre aux transformateurs locaux, comme la Sonacos, de s’approvisionner sans difficulté. Cette initiative vise à stabiliser une filière en proie à la concurrence des exportations vers la Chine, qui, depuis un accord de 2014, a eu pour effet de détourner une grande part de la production arachidière vers l’export au détriment de la transformation nationale. Le soutien gouvernemental annoncé, avec une enveloppe de 120 milliards de F CFA, marque une volonté de protéger les petits producteurs sénégalais et de favoriser la transformation locale.
Au Mali, le gouvernement a adopté une approche similaire pour les oléagineux. Un arrêté interministériel interdit l’exportation de produits comme le sésame, le karité et le soja. La filière karité, qui emploie des millions de femmes rurales vulnérables, dépend d’un approvisionnement stable pour l’industrie locale, en particulier depuis l’ouverture de l’unité « Mali Shi », qui transforme les amandes de karité en beurre, utilisé à 85 % dans l’agroalimentaire. Ces mesures visent à renforcer l’économie nationale, mais elles suscitent aussi des critiques, notamment sur le manque d’accompagnement pour les acteurs économiques affectés par ces restrictions.
Le Niger et le Burkina Faso : assurer l’autosuffisance alimentaire en période de crise
Le Niger a également pris des mesures de contrôle strictes en interdisant l’exportation de céréales comme le riz, le mil et le sorgho pour éviter des pénuries alimentaires. Les inondations récentes ont gravement affecté les terres cultivées, et cette décision apparaît comme une réponse directe à ces pertes agricoles. Le pays dépend en grande partie des importations pour répondre à la demande intérieure, notamment pour le riz, ce qui explique cette politique visant à sécuriser les ressources alimentaires. Dans ce contexte, les autorités ont averti que toute tentative d’exportation illicite serait sévèrement punie, avec confiscation des marchandises.
Le Burkina Faso, de son côté, a suspendu l’exportation des amandes de karité, une matière première cruciale pour l’industrie du beurre de karité. Cette décision, inscrite dans une stratégie de soutien à l’industrialisation locale, vise à renforcer les capacités de transformation dans le pays, qui est le deuxième producteur mondial de karité après le Nigeria. Des investissements récents, comme la nouvelle huilerie à Bobo-Dioulasso, témoignent de cette dynamique de transformation locale. Néanmoins, les producteurs qui dépendaient des exportations de matières brutes devront s’adapter, ce qui représente un défi de taille pour les acteurs de la filière.
Souveraineté alimentaire et impact économique : un équilibre délicat
Ces politiques protectionnistes traduisent un engagement des États sahéliens envers la souveraineté alimentaire et la stabilité économique. Face aux fluctuations du marché mondial et aux pressions climatiques, les gouvernements tentent de limiter la dépendance aux importations et de garantir un accès équitable aux denrées alimentaires pour leurs populations. Cependant, ces décisions ne sont pas sans conséquences économiques. L’arrêt des exportations prive les pays de précieuses devises étrangères et affecte les revenus des producteurs, surtout ceux qui avaient accès aux marchés internationaux plus rémunérateurs.
La situation au Sénégal est un exemple frappant : en bloquant l’exportation de graines d’arachide vers la Chine, le gouvernement espère relancer la Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (Sonacos) et dynamiser la transformation nationale. Mais cela impose également une limitation pour les agriculteurs qui pourraient vendre leurs produits à des prix plus élevés à l’étranger. De même, au Mali, les producteurs de karité et de soja doivent désormais s’orienter vers les marchés locaux, souvent moins lucratifs que les circuits d’exportation.
Les limites du protectionnisme face aux besoins de modernisation
La dynamique de protectionnisme agricole au Sahel met en évidence un enjeu de fond : l’insuffisance des infrastructures de transformation et des systèmes de distribution. Alors que les pays adoptent des restrictions pour garder leurs matières premières sur le territoire, les capacités industrielles locales doivent encore évoluer pour absorber l’offre. Par exemple, la Sonacos au Sénégal, bien que soutenue par des investissements, continue de faire face à des défis pour assurer la transformation de l’entièreté de la récolte nationale d’arachides. Au Niger, malgré la politique de rétention des céréales, le pays reste fortement dépendant des importations pour certains produits de base, ce qui fragilise la stratégie d’autosuffisance.
De plus, ces mesures de protectionnisme imposent des ajustements rapides pour les producteurs et les exportateurs, qui sont appelés à s’aligner sur des priorités nationales souvent mises en place de manière unilatérale. Dans le cas du Burkina Faso, où les exportations de karité représentaient des revenus importants, il sera essentiel que le gouvernement déploie des initiatives pour soutenir les producteurs, avec des formations, des subventions et des débouchés pour leurs produits sur le marché intérieur.
Une stratégie d’avenir pour un développement durable et inclusif
Pour que ces décisions protectionnistes aient un impact durable et positif, elles doivent s’accompagner de réformes structurelles visant à renforcer l’ensemble des chaînes de valeur locale. Les initiatives gouvernementales pour limiter les exportations sont bien intentionnées, mais elles ne seront efficaces que si elles permettent réellement de transformer les matières premières localement, en créant de la valeur ajoutée et des emplois. Cela nécessite des investissements importants dans les infrastructures, la formation des travailleurs et un accompagnement pour les producteurs.
La transformation agricole doit être une priorité pour ces États afin de garantir la sécurité alimentaire tout en favorisant un développement économique inclusif. En effet, une industrie agroalimentaire forte et compétitive pourrait non seulement répondre aux besoins internes, mais aussi devenir un moteur d’exportation de produits finis de haute qualité, transformant les restrictions actuelles en un levier de développement durable pour le Sahel.
Alassane Diarra






