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[Tribune] Grand Magal de Touba : comment l’événement religieux mouride est devenu un moteur économique de 630 milliards FCFA

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Ce dimanche 2 août, cinq millions de pèlerins se sont rendus à Touba pour la 132ᵉ édition du Grand Magal. Né d’un exil colonial, le rassemblement mouride est devenu, un siècle plus tard, l’un des principaux moteurs économiques du Sénégal, avec 630 milliards de francs CFA de retombées estimées.

Tout commence par une punition qui se retourne contre son auteur. Le 10 août 1895, l’administration coloniale française fait arrêter, à Djéwol, un théologien de 42 ans jugé trop influent. Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, fondateur de la confrérie mouride quelques années plus tôt et bâtisseur, en 1887, de la ville sainte de Touba. Jugé expéditivement à Saint-Louis le 5 septembre, il embarque le 21 septembre à bord du paquebot Pernambouc, en direction d’un exil gabonais qui durera sept ans et sept mois. L’administration coloniale espérait ainsi éteindre son influence spirituelle. Elle obtint l’exact inverse. Pour ses disciples, cette déportation devint une victoire spirituelle, la preuve vivante de la force d’âme de leur guide.

D’une commémoration familiale à un rendez-vous de masse

Le mot « Magal » signifie, en wolof, « rendre grâce ». Cheikh Ahmadou Bamba avait lui-même demandé à ses disciples de commémorer chaque année l’anniversaire de son départ en exil. Mais l’histoire ne suit pas toujours les intentions de leurs auteurs. A sa mort, en 1927, son fils et successeur Mouhamadou Moustapha Mbacké organisa le premier grand rassemblement mouride non pas sur l’anniversaire de l’exil, mais sur celui de la disparition du fondateur. Cette première édition, en 1928, avait réuni environ 70 000 fidèles. Un chiffre déjà considérable pour l’époque, mais sans commune mesure avec l’affluence actuelle. Il fallut attendre 1946 et l’arrivée à la tête de la confrérie de Serigne Falilou Mbacké pour que la date soit ramenée à l’anniversaire de l’exil, conformément au souhait initial de Cheikh Ahmadou Bamba. C’est cette date, calée sur le 18 Safar du calendrier hégirien, qui structure toujours le Grand Magal aujourd’hui.

Depuis, l’événement n’a cessé de croître, porté par l’essor démographique de Touba elle-même, devenue la deuxième ville la plus peuplée du Sénégal, et par le rayonnement international de la confrérie, jusqu’aux communautés mourides de la diaspora, qui célèbrent depuis 1988 un « Bamba Day » à New York. Inscrit au patrimoine culturel immatériel national du Sénégal depuis juillet 2025, le Grand Magal a fini par devenir, avec le temps, bien plus qu’un temps de recueillement. Un marqueur identitaire pour une jeunesse sénégalaise en quête de repères, mobilisant aujourd’hui, selon les estimations avancées, jusqu’à cinq millions de pèlerins.

De la ferveur au chiffre d’affaires

C’est cette bascule progressive, du recueillement spirituel vers l’événement économique de masse, que documente l’étude présentée le 28 juillet par l’université Alioune-Diop de Bambey et l’université Cheikh-Ahmadoul-Khadim de Touba. Ses conclusions donnent le vertige. 630 milliards de francs CFA de retombées économiques estimées cette année, contre 250 milliards en 2017. Un montant multiplié par deux et demi en moins de dix ans. « La consommation est plus forte » à mesure que l’affluence progresse, résume l’économiste Souleymane Astou Diagne, qui a coordonné l’étude, évoquant plus de 600 000 poulets consommés et au moins 100 000 têtes de bétail sacrifiées durant l’événement. Une demande qui irrigue les filières agroéconomiques de tout le pays, de Ziguinchor à Dakar.

Le secteur financier n’est pas en reste. Le chiffre d’affaires des opérateurs de mobile money bondit d’au moins 60 % sous « l’effet Magal ». Devenu, au fil des décennies, un véritable rendez-vous d’affaires, l’événement attire aussi des commerçants venus du Mali, de Mauritanie ou de Guinée. Toute chose qui confirme l’ancrage régional d’une célébration religieuse née, cent trente et un ans plus tôt, d’une tentative coloniale d’effacer un homme que l’histoire a fini par transformer en l’un des plus puissants catalyseurs économiques et spirituels de toute l’Afrique de l’Ouest.

Foula Massé 

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