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Les femmes handicapées : invisibles et puissantes, mais toujours ignorées

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Trente ans après Beijing, les femmes handicapées africaines continuent de se battre pour leur inclusion et leurs droits, malgré des promesses restées lettre morte. Entre validisme, sexisme et violences ignorées, le rapport « Puissantes mais ignorées » révèle une réalité troublante : l’inertie des politiques publiques face à la résilience et au courage de ces femmes trop longtemps reléguées dans l’ombre.

Trente ans se sont écoulés depuis la conférence historique de Beijing où le monde s’était promis d’œuvrer pour l’égalité des genres, une promesse aux accents utopiques qui devait redéfinir la place des femmes dans la société. Pourtant, lorsque l’on examine la situation des femmes handicapées en Afrique, on constate que cette utopie est restée un rêve lointain. Ces femmes, puissantes par leur résilience mais terriblement ignorées par les politiques publiques, continuent de se battre dans l’ombre pour leurs droits les plus fondamentaux. Le rapport de Humanité et inclusion, et de plusieurs autres organisations, dont Handicap international, intitulé « Puissantes mais ignorées : les femmes handicapées africaines et la lutte pour l’inclusion, 30 ans après Beijing » en est une preuve poignante.

Des obstacles enracinés et une exclusion tenace

Le rapport met en lumière un constat accablant : les femmes handicapées sont toujours exclues de la plupart des processus de prise de décision, malgré leur engagement et leur expertise. « Les femmes et filles handicapées sont encore largement invisibles dans les politiques de développement, les programmes économiques et les processus de prise de décision », souligne le rapport. Cette phrase traduit la violence de l’inertie institutionnelle. On pourrait croire que des décennies de plaidoyers auraient suffi à corriger cette invisibilité systémique, mais il n’en est rien.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Seules 20 % des femmes handicapées ont un emploi, comparé à 30 % pour leurs homologues féminines non handicapées et 53 % des hommes handicapés. Cette exclusion du marché du travail les condamne à une pauvreté endémique. En Éthiopie, par exemple, « 96 % des femmes ayant des besoins d’assistance élevés connaissent une pauvreté multidimensionnelle contre 94 % des hommes ayant des besoins d’assistance élevés et 89 % des femmes non handicapées ». Ces données devraient secouer les consciences, mais elles se heurtent à un mur d’indifférence institutionnelle.

Les violences, un fléau ignoré

Les violences basées sur le genre constituent un autre chapitre sombre de ce rapport. Le simple fait de vivre en tant que femme handicapée semble suffire à s’exposer à des abus permanents. « On estime que 83 % des femmes handicapées seront victimes de violences sexuelles au cours de leur vie », mentionne le rapport. Comment expliquer un tel chiffre sans frémir ? Ces violences, qui incluent la stérilisation forcée et la privation de dispositifs essentiels, sont exacerbées par un validisme et un sexisme profondément ancrés. Il est inconcevable que dans un monde qui se targue de ses avancées en matière de droits humains, ces pratiques persistent en toute impunité.

Lorsqu’on s’intéresse à la politique de prévention et de protection, le tableau est tout aussi sombre. Les politiques en matière de violences basées sur le genre continuent d’être pensées en termes généraux, ignorant les spécificités des femmes handicapées. « Sur les 31 politiques analysées en 2024, deux tiers ignorent les femmes handicapées, et seulement 6 % prévoient des mesures ciblées », révèle le rapport. Ce manque criant de considération montre à quel point ces femmes sont reléguées au second plan, si tant est qu’elles y soient présentes.

La double peine : validisme et sexisme

Les femmes handicapées ne souffrent pas seulement de leur exclusion du monde professionnel et des politiques de protection. Elles subissent une double peine, celle de la discrimination croisée. D’une part, le validisme, qui refuse de voir au-delà du handicap, et d’autre part, le sexisme, qui persiste à cantonner les femmes aux rôles subalternes. « Les femmes handicapées sont sous-représentées en politique en raison de la discrimination sociétale, des environnements inaccessibles, du manque de ressources et de leur exclusion de facto des quotas légaux de genre », explique le rapport. Ces barrières sont renforcées par des structures sociétales qui préfèrent masquer les inégalités sous un vernis d’inclusivité superficielle.

L’accès à la participation politique et sociale : un rêve lointain

Le rapport souligne que les efforts en matière de représentation politique demeurent largement symboliques. Les quotas existent, mais ils restent inaccessibles. « Dans certains espaces féministes, les femmes handicapées peuvent rester exclues en raison d’un validisme intériorisé, leurs préoccupations étant souvent ignorées ou mal prises en compte », est-il précisé. Comment, dès lors, espérer un changement si même les mouvements qui se veulent inclusifs ferment inconsciemment la porte à ces femmes ? 

Un exemple éloquent vient des témoignages collectés lors de l’enquête. Sylvette, une femme âgée de plus de 60 ans vivant avec un handicap psychosocial, partage son vécu : « Les femmes handicapées bénéficient pour la plupart d’une pension d’invalidité mais ne sont pas incluses dans les programmes d’entreprenariat comme leurs homologues non handicapées par le ministère du genre. » Cette exclusion économique les empêche non seulement de s’émanciper, mais aussi de contribuer activement à l’essor de leur société.

Des efforts insuffisants et des promesses non tenues

Le rapport n’est pas qu’une liste de problèmes ; il met aussi en lumière l’inaction criante des gouvernements. Malgré l’existence de cadres tels que le Protocole africain sur le handicap, la mise en œuvre reste quasi inexistante. « Les gouvernements ont signé des accords et ratifié des protocoles, mais les réalités vécues par les femmes handicapées continuent d’être ignorées », rappelle le rapport. La signature de documents ne suffit pas ; il faut que les engagements se traduisent par des politiques effectives, adaptées et rigoureuses.

Le Kenya, par exemple, a récemment mis en place une politique nationale sur le handicap. Elle intègre une perspective de genre, mais le chemin reste semé d’embûches. « Le ciblage du programme de protection sociale du Kenya a été fortement critiqué car il se concentre principalement sur les personnes ayant de grands besoins de soutien et cible les ménages plutôt que les individus », lit-on dans le rapport. Cette approche, bien que louable en surface, échoue à prendre en compte les identités intersectionnelles des femmes handicapées.

Un appel à l’action urgente

Ce qui frappe, c’est que malgré leur marginalisation, ces femmes ne se laissent pas réduire au silence. « Les femmes handicapées africaines ne sont pas restées passives », insiste le rapport. Elles militent, réclament, dénoncent. Mais elles ne devraient pas avoir à porter seules le poids de leur propre reconnaissance. L’heure n’est plus aux discours vides ; il est temps que les gouvernements et les sociétés civiles traduisent leurs engagements en actes tangibles.

Les organisations doivent s’engager non seulement à écouter, mais à inclure réellement ces femmes dans les décisions qui les concernent. Tant que cela n’est pas fait, le monde continuera de trahir la promesse de Beijing. Cette promesse, faite à toutes les femmes, y compris celles qui sont trop souvent oubliées.

Dans cette lutte pour la justice et l’inclusion, il est impératif que nous cessions de les voir comme de simples statistiques ou comme des groupes vulnérables. Elles sont des agentes de changement, des leaders méritant la même reconnaissance et les mêmes opportunités que tout autre membre de la société. Alors, ferons-nous enfin preuve de la volonté nécessaire pour tenir nos promesses ?

Alassane Diarra 

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