En quelques jours, jusqu’à 60 000 personnes ont franchi la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole, au prix d’un bilan humain dont Rabat et Madrid ne s’accordent même pas sur l’ampleur. Récit et décryptage d’une crise qui a précipité une réunion d’urgence des ministres européens de l’Intérieur.
Ceuta, petit territoire espagnol de 80 000 habitants enclavé sur la côte nord du Maroc, a vécu ces derniers jours l’un des afflux migratoires les plus massifs de son histoire. Selon le gouvernement espagnol, environ 60 000 personnes ont franchi la frontière depuis jeudi dernier, la plupart à la nage ou en longeant les rochers séparant les deux rives, dans un mouvement d’une soudaineté et d’une ampleur qui a totalement débordé les dispositifs de contrôle en place.
Des bilans humains qui ne se recoupent pas
Premier signe de la confusion qui entoure cet épisode : les autorités espagnoles et marocaines ne s’accordent pas sur le nombre de morts. Madrid évoque au moins 72 décès parmi les personnes ayant tenté la traversée, tandis que Rabat n’a livré sa première réaction officielle que dimanche. Lors d’une conférence de presse consacrée aux événements survenus aux points de passage vers Ceuta et Melilla, le Directeur général du ministère marocain de l’Intérieur, Rachid El Khalfi, a indiqué qu’environ 40 000 personnes avaient tenté de rejoindre Ceuta et 1 135 autres Melilla. Il a annoncé un bilan officiel de 11 morts liés à ces tentatives de migration et précisé que toutes les personnes ayant réussi à atteindre Melilla avaient été immédiatement renvoyées. Ces chiffres demeurent très éloignés de ceux avancés par les autorités espagnoles et n’ont, à ce stade, fait l’objet d’aucun rapprochement officiel.
Les déclarations du ministère marocain interviennent alors que plusieurs organisations de défense des droits humains contestent le bilan officiel. L’Association marocaine des droits humains (AMDH) estime que le nombre de victimes est plus élevé, tandis que l’Organisation nationale des droits de l’homme (ONDH) déplore l’absence de communication officielle durant les premiers jours de la crise et appelle à davantage de transparence sur les circonstances des événements.
Rabat pointe les fausses informations et les réseaux de traite
Le responsable marocain a également livré la première explication officielle des autorités sur les causes de cet afflux exceptionnel. Selon lui, ces événements « ne sont pas le fruit de facteurs conjoncturels », mais résultent de l’interaction de plusieurs facteurs.
« Ils résultent plutôt de l’exploitation malveillante de l’espace numérique, de la diffusion d’informations trompeuses, du rôle des réseaux de traite d’êtres humains et des interprétations erronées de décisions juridiques pour faire croire à la possibilité d’accéder facilement à l’espace européen sans conséquences judiciaires », a déclaré Rachid El Khalfi.
Les autorités marocaines estiment ainsi que la propagation de fausses informations sur les réseaux sociaux a joué un rôle déterminant dans l’afflux de candidats à la migration, en alimentant l’idée qu’il était possible de rejoindre facilement le territoire européen sans encourir de poursuites judiciaires.
Bruxelles cherche une réponse commune
Face à l’ampleur de la crise, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a appelé, dans une lettre adressée au Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, à une « réponse européenne commune », évoquant un renforcement de la surveillance et, si nécessaire, l’installation de nouvelles barrières physiques aux points de passage les plus sensibles. Les ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept se sont réunis ce mardi en visioconférence, sous l’égide de la présidence tournante irlandaise de l’Union, pour esquisser une position commune.
À l’issue de plus de trois heures d’échanges, ils ont réaffirmé leur solidarité avec l’Espagne tout en reconnaissant des insuffisances dans la coordination et la communication européennes durant la crise. Le commissaire européen chargé des migrations, Magnus Brunner, a estimé que cet épisode avait mis à l’épreuve la rapidité de réaction de l’Union, sa solidarité et sa capacité à faire face à la désinformation. Plusieurs responsables, dont le ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez, ont souligné que l’espace Schengen constituait davantage une solution qu’un problème, tout en mettant en garde contre les tentatives d’ingérence exploitant les divergences entre États membres. De son côté, l’Espagne a défendu sa gestion de la crise, affirmant que Schengen n’avait jamais été menacé et précisant que sur les 72 000 migrants entrés illégalement à Ceuta, près de 70 000 avaient déjà été reconduits au Maroc.
La crise a par ailleurs ravivé des tensions entre partenaires européens. Madrid a dénoncé l’attitude qu’elle juge « égoïste » de certains États membres et réclame une meilleure coordination sur la protection des frontières extérieures. L’Italie a rétabli, pour un mois, des contrôles ciblés sur certaines liaisons en provenance d’Espagne, tandis que plusieurs dirigeants européens ont plaidé pour un durcissement de la réponse de l’Union.
Un mouvement de reflux presque aussi rapide que l’afflux
Autre caractéristique frappante de cette crise : la rapidité du reflux. Dès vendredi, les autorités espagnoles indiquaient que plus de 37 500 personnes avaient déjà quitté Ceuta pour regagner le Maroc, un mouvement en partie volontaire, nombre de migrants évoquant l’absence de places d’hébergement et les conditions difficiles rencontrées sur place après avoir franchi la frontière.
Le président de Ceuta, Juan Jesus Vivas, a déclaré lundi, dans un entretien accordé à la chaîne espagnole Telecinco et relayé par l’agence privée Europa Press, que le nombre de migrants encore présents dans la ville est compris entre 3 000 et 5 000.
Cet épisode rappelle la crise diplomatique de mai 2021 entre Rabat et Madrid, même si, cette fois, les autorités des deux pays n’ont avancé aucune explication politique au phénomène. Pour l’heure, aucune mesure conjointe d’envergure n’a été annoncée, au-delà du constat partagé d’un défi migratoire qui a surpris les deux rives de la Méditerranée.
Oumarou Fomba
