Alors que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a réaffirmé, mi-juillet, son objectif de lancer l’eco en 2027, Conakry a fait savoir qu’elle ne comptait pas abandonner sa monnaie nationale dans l’immédiat. Une prudence assumée, que des économistes justifient par la faiblesse de l’appareil productif du pays et son orientation commerciale très largement tournée vers l’Asie plutôt que vers ses voisins régionaux.
Vingt-quatre ans après son lancement théorique, le projet de monnaie commune ouest-africaine continue d’avancer par à-coups. Réunis le 19 juillet dernier à Lungi, en Sierra Leone, à l’occasion de leur 69ᵉ sommet ordinaire, les chefs d’État et de gouvernement de la Cédéao ont réaffirmé leur intention de lancer l’eco en 2027. Une échéance déjà repoussée à plusieurs reprises depuis l’annonce initiale de 2020, retardée notamment par la crise sanitaire puis par les turbulences politiques qu’a traversées le Sahel ces dernières années. Nouveauté de ce sommet : les dirigeants ont opté pour une approche progressive, dans laquelle seuls les États respectant les critères de convergence macroéconomique intégreraient la première phase du projet, les autres étant appelés à rejoindre l’union monétaire ultérieurement.
C’est dans ce contexte que la position guinéenne interpelle. Le pays fait pourtant partie des membres associés aux travaux préparatoires. Le sommet de Lungi a d’ailleurs officiellement acté son intégration à la Task Force présidentielle chargée du dossier. Mais Conakry a clairement fait savoir qu’elle n’était pas pressée de sauter le pas et de renoncer au franc guinéen, sa monnaie nationale en circulation depuis 1985.
Un appareil productif jugé encore trop fragile pour encaisser le choc
Pour l’économiste et activiste de la société civile Bella Bah, cette prudence relève moins d’une réticence politique que d’un principe de précaution économique. Rejoindre une zone monétaire commune impose en effet de se conformer à des critères de convergence stricts : plafonds de déficit budgétaire, maîtrise de l’inflation, niveau de réserves de change. Des contraintes qui, pour un pays dont l’appareil de production reste insuffisamment développé, risqueraient selon elle d’étrangler l’économie plutôt que de la stimuler. Elle cite en exemple plusieurs pays riches en ressources naturelles, comme le Botswana, le Canada ou la Norvège, qui ont fait le choix de conserver leur souveraineté monétaire tout en construisant patiemment leur base industrielle, avant d’envisager toute intégration monétaire plus poussée.
Une économie tournée vers l’Asie plutôt que vers la sous-région
Un second facteur, de nature plus structurelle, est mis en avant par l’économiste Mohamed Camara. C’est la faiblesse des échanges commerciaux entre la Guinée et ses voisins immédiats. Selon lui, à peine 16 % du commerce extérieur guinéen se fait avec les six pays limitrophes, l’écrasante majorité des exportations du pays, plus de 80 %, étant absorbée par les marchés asiatiques, la Chine en tête, notamment via les exportations de bauxite dont la Guinée est l’un des tout premiers producteurs mondiaux. Intégrer une zone monétaire structurée autour des flux commerciaux intra-régionaux ferait ainsi peser un risque sur certains leviers de politique économique nationale, sans offrir de bénéfice immédiat évident pour un pays dont les débouchés se trouvent ailleurs.
Ce constat rejoint une préoccupation plus large exprimée par certains milieux économiques régionaux. Le commerce intra-communautaire au sein de la Cédéao ne représente aujourd’hui qu’environ 12 % des échanges totaux de la région, contre plus de 60 % au sein de l’Union européenne. Un écart qui relativise, pour certains États membres, l’urgence de s’arrimer immédiatement à une monnaie commune pensée avant tout pour fluidifier ces échanges régionaux.
Les discussions techniques se poursuivent d’ici décembre
Sur le plan institutionnel, le projet continue néanmoins d’avancer. Les gouverneurs des banques centrales de la région ont engagé des consultations de haut niveau avec la Commission de la Cédéao, et la marque « eco » a été officiellement enregistrée auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Une étape symbolique mais suivie de près par les observateurs du dossier. Le pilotage politique de l’ensemble du projet a par ailleurs été confié au président ivoirien Alassane Ouattara.
Une nouvelle réunion de la task force ouest-africaine sur l’eco doit se tenir avant le prochain sommet de la Cédéao, prévu en décembre. Les discussions devront notamment permettre de trancher deux questions techniques encore en suspens et déterminantes pour la suite : le régime de change qui sera retenu pour la future monnaie, et l’architecture institutionnelle de la banque centrale commune appelée à la piloter. D’ici là, la Guinée continuera d’observer les avancées du projet depuis la marge, sans s’y opposer frontalement, mais sans précipiter un engagement qu’elle juge, pour l’instant, prématuré.
Oumarou Fomba
