Dans cette ville frontalière de l’est du Tchad, où se sont réfugiées plus de 700 000 personnes fuyant la guerre au Soudan, une femme enceinte ou allaitante sur cinq souffre de malnutrition aiguë, selon Médecins sans frontières. Derrière les chiffres, les parcours de trois mères venues chercher des soins pour leurs enfants à l’unité nutritionnelle du centre de santé d’Adré Urbain.
Halima Hamdan a fait environ une heure de marche pour rejoindre le centre de santé d’Adré Urbain, dans l’est du Tchad, avec dans les bras son fils Nassir, 20 mois, qui ne pèse que 4,7 kilogrammes. C’est la cinquième fois que l’enfant est hospitalisé pour malnutrition. « Deux mois après sa naissance, je n’avais plus de lait pour pouvoir l’allaiter », explique cette cultivatrice de 35 ans, qui élève seule ses cinq enfants depuis que son mari, diabétique, ne peut plus travailler ni se déplacer. L’an dernier, ses récoltes d’arachide se sont effondrées, de dix sacs habituellement à moins de deux, faute de pluies suffisantes. Chez elle, à Ambélia, l’eau se paie environ 50 francs CFA le bidon de vingt litres, à une heure de marche du point d’eau le plus proche.
Son histoire n’est pas isolée. Selon un rapport publié le 31 juillet par Médecins sans frontières (MSF), plus d’une femme enceinte ou allaitante sur cinq dépistée à Adré au cours du premier semestre 2026 souffrait de malnutrition aiguë, soit 21,2 % des 5 785 femmes examinées par l’organisation, très au-dessus du seuil de 15 % à partir duquel l’urgence humanitaire est déclarée. Trois quarts d’entre elles appartenaient aux communautés hôtes tchadiennes, exclues des distributions alimentaires réservées aux réfugiés enregistrés.
Des rations alimentaires réduites de moitié
Cette dégradation s’explique en grande partie par l’effondrement du financement humanitaire international. Confronté à un déficit de plusieurs centaines de millions de dollars, le Programme alimentaire mondial (PAM) a été contraint, depuis janvier 2026, de réduire de moitié les rations distribuées dans l’est du Tchad, ramenant l’apport calorique quotidien à environ 850 kilocalories par personne. Un niveau très inférieur aux besoins minimaux. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et le PAM évaluaient en avril à 428 millions de dollars le déficit de financement menaçant l’aide vitale destinée au plus d’un million de réfugiés soudanais accueillis par le Tchad, pays qui a pourtant maintenu ses frontières ouvertes tout au long du conflit voisin.
Dans ce contexte de pénurie, MSF appelle les bailleurs internationaux à financer intégralement les plans de réponse humanitaire pour 2026, à inclure explicitement les communautés hôtes dans l’aide alimentaire, et demande aux autorités tchadiennes et au HCR de suspendre toute nouvelle relocalisation de réfugiés vers d’autres camps tant que les services de base n’auront pas atteint les standards d’urgence.
Des parcours marqués par la guerre et la précarité
À l’unité nutritionnelle thérapeutique d’Adré, chaque lit raconte une histoire différente de ce même effondrement. Koubra Abderahman, une jeune Tchadienne originaire du village de Chitété, à 85 kilomètres de là, a perdu l’un de ses jumeaux nouveau-nés, mort de fièvre et de ballonnements dans un premier centre de santé faute de soins adaptés. Sa fille survivante, Sara, présentait les mêmes symptômes ; le mari de Koubra, militaire en poste à Adré, lui a conseillé de payer une place de taxi-brousse pour rejoindre la ville et chercher des soins plus spécialisés. « Depuis hier, elle va déjà mieux », confiait-elle au lendemain de son admission.
Amna Abderahim, 21 ans, porte quant à elle les stigmates directs de la guerre du Darfour. Originaire d’El Geneina, une ville soudanaise distante d’à peine 30 kilomètres d’Adré, elle a fui les violences qui ont ravagé la ville entre avril et juin 2023, marquées, selon son témoignage, par l’incendie de la maison familiale et la mort de son frère sous ses yeux. Réfugiée puis installée à Adré avec son mari et leur fille de 11 mois, elle dépend de l’aide alimentaire transférée par sa famille restée dans le camp de Metché. Une aide qui, dit-elle, est passée de 16 000 à 8 000 francs CFA par personne tous les deux mois en 2025, avec plusieurs mois de retard. Sa fille Djout, hospitalisée après une semaine de refus de s’alimenter, a dû être nourrie par sonde nasogastrique avant de retrouver, en quelques jours, la force de s’asseoir et de sourire. « Je ne veux pas y retourner parce qu’il n’y a pas assez de sécurité », dit Amna à propos d’un retour au Soudan. « Ici, la vie est bonne, grâce à Dieu. »
Trois ans après le début de la guerre au Soudan, ces trajectoires individuelles illustrent une réalité régionale plus large : un pays parmi les plus pauvres du monde, confronté à l’un des plus importants mouvements de réfugiés de la planète, et de moins en moins soutenu par une communauté internationale elle-même engagée dans un arbitrage budgétaire défavorable à l’aide humanitaire.
A.D
