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La diplomatie expliquée aux profanes 

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Entre rapprochement avec Alger, ouverture vers Rabat et gestion de dossiers sensibles avec Paris et Moscou, la diplomatie malienne peut sembler contradictoire. Elle obéit pourtant à une logique bien connue des relations internationales : défendre ses intérêts, préserver ses marges de manœuvre et adapter ses alliances aux réalités géopolitiques.

Il y a, dans l’actualité diplomatique récente du Mali, de quoi perdre le profane. Comment un pays peut-il, en l’espace de quelques mois, renouer chaleureusement avec un voisin qu’il accusait publiquement de duplicité, tout en épousant, sur le dossier qui divise justement le plus ce même voisin, la position exactement opposée à la sienne ? Comment ce même pays peut-il libérer, à une semaine d’intervalle, un agent français condamné pour intelligence avec des groupes terroristes, deux anciens combattants russes détenus depuis deux ans, et 82 de ses propres soldats otages depuis avril ? Le grand public y voit volontiers de l’incohérence, voire du cynisme. C’est oublier que la diplomatie, contrairement à la morale, ne connaît ni amis éternels ni ennemis irréductibles, seulement des intérêts, et le talent, ou non, à les faire coexister.

La « compartimentation » des dossiers

Premier principe, souvent le plus difficile à admettre pour qui n’a pas grandi dans les chancelleries : deux États peuvent être à la fois rivaux sur un dossier et partenaires sur un autre, sans que cela relève de la moindre contradiction. En avril dernier, Bamako a rompu avec une position vieille de quarante-cinq ans en retirant sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique, pour se rallier au plan d’autonomie marocain sur le Sahara occidental.

Un choix qui heurte de plein fouet le soutien historique, quasi identitaire, qu’apporte Alger au Front Polisario. Un mois plus tôt, c’est un drone abattu à leur frontière commune qui avait plongé les deux pays dans quinze mois de rupture ouverte. Et pourtant, les deux capitales finissent par rouvrir leur ciel, renvoyer leurs ambassadeurs, et le Premier ministre malien se rend à Alger pour y recevoir les « sages conseils » du président Tebboune. Le Sahara occidental n’a pas disparu de la table ; il a simplement été rangé dans un tiroir que les deux parties ont, d’un commun accord tacite, décidé de ne pas rouvrir cette fois-ci. C’est ce que les diplomates appellent, avec un art consommé de l’euphémisme, la « compartimentation » des dossiers.

Le déni public et la tractation privée

Deuxième principe, plus contre-intuitif encore pour qui suit l’actualité à travers le seul prisme des postures publiques : les négociations les plus consé​quentes se déroulent rarement là où on les cherche. La libération, le 13 août, de 82 militaires maliens détenus depuis avril par une coalition jihadiste, a été officiellement présentée par le chef d’état-major malien, Elisé Jean Dao, comme le fruit de la seule pression militaire, « et non de négociations ». Le même jour de la libération de ces militaires maliens, la grâce présidentielle accordée au français Yann Vézilier, puis la libération, via un relais libyen orchestré par le fils du maréchal Haftar, de deux ex-combattants russes capturés en 2024, dessinent un tout autre paysage. Celui d’un théâtre où les canaux discrets, les intermédiaires régionaux et les gestes de bonne volonté croisés comptent souvent davantage que les communiqués triomphants. 

Aucun gouvernement, nulle part, n’admet volontiers avoir négocié avec ceux qu’il qualifie de terroristes ou avoir monnayé une libération. Le déni public et la tractation privée ne sont pas incompatibles ; ils sont, la plupart du temps, les deux faces d’une seule et même pièce.

Les nécessités géographiques et sécuritaires 

Troisième principe, enfin, sans doute le plus structurant : en diplomatie, le temps long finit presque toujours par corriger les postures de circonstance. La rupture avec Alger, comme le rapprochement avec Rabat, répondaient à des logiques de moment. Une exaspération sécuritaire pour l’une, la recherche d’un débouché maritime alternatif après la rupture avec la Cédéao pour l’autre. Mais la géographie, elle, ne change pas. Le Mali est un pays enclavé, l’Algérie un voisin immédiat et un partenaire historique depuis les indépendances africaines, quand les rapports avec le Maroc, pour utiles qu’ils soient, s’inscrivent sur un axe plus récent et plus instrumental.

Tôt ou tard, les nécessités géographiques et sécuritaires reprennent le pas sur les emportements diplomatiques, et les chancelleries, aussi promptes qu’elles soient à l’invective, savent ménager les portes de sortie. Bamako et Alger, qui se sont traités de « junte » et de « faux poète putschiste » à la tribune des Nations unies il y a moins d’un an, en administrent aujourd’hui la preuve la plus éclatante.

L’histoire diplomatique n’est qu’une succession d’arrangements 

Rien de tout cela n’est propre au Mali. Paris négocie avec des groupes qu’elle refuse de nommer, Washington maintient des lignes ouvertes avec des régimes qu’il sanctionne officiellement, et l’histoire diplomatique du XXe siècle tout entier n’est qu’une longue succession de ces arrangements que la morale publique réprouve et que la raison d’État justifie. Le cas malien n’a d’exceptionnel que sa densité. Trois illustrations de ces mécanismes en l’espace d’une seule période. Pour le profane désireux de comprendre le monde tel qu’il tourne plutôt que tel qu’on voudrait qu’il tourne, il n’est pas de meilleure leçon.

Foula Massé

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