Home A la Une Mali : la nouvelle bataille d’influence entre l’Algérie, le Maroc, la Russie et les États-Unis

Mali : la nouvelle bataille d’influence entre l’Algérie, le Maroc, la Russie et les États-Unis

0 comments 412 views 4 minutes read

Le président de la Transition annonçait qu’un Mali économiquement plus fort deviendrait un terrain de concurrence entre partenaires. Entre Alger et Rabat, entre Washington, Paris et Moscou, cette prophétie se vérifie. Reste à savoir si Bamako saura transformer cette attractivité en souveraineté réelle, plutôt qu’en simple théâtre de rivalités extérieures.

Le président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta a une formule qu’il aime répéter : aucun État n’a intérêt à ce que l’autre soit véritablement indépendant, et les puissants s’organisent toujours pour maintenir les plus faibles sous leur dépendance. C’est un théorème digne du réalisme classique en relations internationales. Celui d’un système anarchique où chaque État, faute d’arbitre supérieur, n’a d’autre choix que de travailler sans relâche à sa propre autonomie. Mais Assimi Goïta y ajoutait un corollaire plus original : l’isolement dont on affublait le Mali n’est que la conséquence de sa faible valeur économique. Le jour où cela changerait, le pays deviendrait au contraire un terrain de concurrence entre partenaires soucieux, chacun, de défendre ses propres intérêts.

De la dépendance choisie à la concurrence des pôles

Cette prophétie est aujourd’hui largement vérifiable, et elle mérite d’être lue à travers un concept précis de la science politique. Celui du hedging, ou de la diplomatie multi-directionnelle, par lequel un État de puissance moyenne ou faible refuse de s’arrimer exclusivement à un seul pôle et cultive, au contraire, des relations concurrentes avec plusieurs puissances pour maximiser sa marge de manœuvre. C’est très exactement la posture que donne à voir le Mali de 2026, tiraillé entre deux axes de rivalité distincts.

Le premier est régional et se joue entre l’Algérie et le Maroc. Depuis le retrait de la reconnaissance malienne à la République arabe sahraouie démocratique, en avril, et le ralliement de Bamako au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, Rabat multiplie les gages de solidarité. La 4ᵉ session de la Commission mixte tenue à Bamako les 23 et 24 juillet, avec ses vingt et un accords signés, en est l’illustration la plus récente. Alger, en réponse, négocie un dégel prudent mais réel de ses propres relations avec Bamako, matérialisé par le retour des ambassadeurs le 10 juillet, après quinze mois de rupture consécutive à la destruction d’un drone malien près de la frontière commune, à Tinzaoutène, en mars 2025. Chacune des deux capitales maghrébines a un intérêt structurel à ne pas laisser l’autre s’installer seule dans le jeu malien.

Le second axe est mondial, et oppose les grandes puissances plutôt que les voisins régionaux. Washington a entrepris, ces derniers mois, un rapprochement prudent avec Bamako, à travers la reprise annoncée du partage de renseignement, la levée de sanctions visant des responsables militaires maliens.  Une inflexion que plusieurs analystes attribuent moins à un supposé charme malien qu’à l’intérêt stratégique du sous-sol du pays et à la volonté américaine de contenir l’influence russe dans la région. La France, de son côté, occupe une position paradoxale. Politiquement, la rupture est consommée, jusqu’à l’expulsion de l’ambassadeur français fin juin ; mais économiquement, Paris demeure, selon les propres données du Quai d’Orsay, le premier employeur privé étranger et le premier contributeur extérieur aux recettes de l’État malien. Une puissance qui ne parvient ni à revenir ni à partir tout à fait. L’exact inverse d’un hedging assumé, plutôt le symptôme d’une dépendance mutuelle que la rupture politique n’a pas suffi à dissoudre.

Un pari qui suppose une capacité d’arbitrage, pas seulement des courtisans

Reste une question que l’analyse politique se doit de poser sans complaisance : la multiplication des courtisans équivaut-elle à une souveraineté retrouvée ? Rien n’est moins sûr. La théorie du hedging enseigne que cette stratégie ne produit des gains nets que si l’État qui la pratique dispose d’une capacité institutionnelle suffisante pour arbitrer entre ses partenaires, fixer ses propres priorités et éviter de devenir le simple théâtre où se rejouent des rivalités qui ne le concernent qu’indirectement. À défaut, le pays multi-courtisé devient un pays multi-instrumentalisé. Un terrain de projection plutôt qu’un acteur de plein droit.

De ce point de vue, la véritable prophétie qu’il conviendra de vérifier n’est pas celle d’un Mali redevenu attractif. Mais celle d’un Mali capable de transformer cette attractivité en marges de manœuvre réelles : diversifier ses financements sans s’endetter davantage, importer des technologies sans importer de nouvelles dépendances, et négocier avec chacun de ses partenaires sans jamais laisser l’un d’entre eux fixer, à sa place, l’agenda de sa propre souveraineté.

Foula D. Massé

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN