Home AfriqueAfrique du Nord Ceuta : une crise migratoire meurtrière, au cœur d’une bataille de récits entre Rabat et Madrid

Ceuta : une crise migratoire meurtrière, au cœur d’une bataille de récits entre Rabat et Madrid

0 comments 184 views 4 minutes read

La crise migratoire de Ceuta continue d’alimenter la confrontation entre Rabat et Madrid. Après la mort de dizaines de migrants lors des arrivées massives de fin juillet, la déclassification de documents du renseignement espagnol a relancé les interrogations sur le rôle des autorités marocaines. Rabat rejette toute implication et accuse à son tour certains responsables politiques et médias espagnols d’instrumentaliser le Maroc dans leurs débats intérieurs.

Le ministère marocain des Affaires étrangères a choisi la fermeté. Dans un communiqué diffusé jeudi 11 septembre, il a réaffirmé l’attachement du Royaume à une relation avec l’Espagne fondée sur le « respect mutuel » et la « confiance réciproque », tout en dénonçant ce qu’il qualifie d’instrumentalisation du Maroc dans des « débats de politique intérieure » espagnols. « Le Royaume du Maroc refuse d’être un fonds de commerce préélectoral », a martelé le ministère, ajoutant qu’il n’acceptera pas de devenir le « bouc-émissaire de règlements de compte politiciens ».

“

Le Royaume du Maroc refuse d’être un fonds de commerce préélectoral

Cette sortie intervient dans le sillage d’un épisode d’une gravité rare : les 30 et 31 juillet, plusieurs dizaines de milliers de personnes (les estimations varient entre 40 000 et près de 49 000 selon les sources) avaient franchi en l’espace de quelques heures la frontière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta. Le bilan humain de cet épisode reste, à ce jour, imprécis. Entre 72 et 141 morts selon les décomptes, noyés pour la plupart en tentant de contourner à la nage la digue frontalière. Cinq ans après un précédent similaire survenu en 2021, où Rabat avait ouvertement desserré ses contrôles frontaliers en pleine brouille diplomatique avec Madrid (provoquée par l’hospitalisation en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali), la question de savoir si les autorités marocaines ont, cette fois encore, laissé faire, reste entière.

Des documents déclassifiés qui relancent la polémique

C’est précisément cette question qu’a ravivée, cette semaine, la déclassification de plusieurs documents des services espagnols de renseignement et de sécurité. Selon des extraits cités par la presse espagnole, le Centre national de renseignement (CNI) aurait constaté, le 30 juillet, l’absence de toute « réaction proactive » des autorités marocaines après la perte de contrôle de la situation à la frontière. Une formulation prudente, mais suffisante pour nourrir les soupçons d’un laisser-faire déjà évoqué en 2021. D’autres documents évoquent cependant des hypothèses alternatives, de l’effet de surprise au débordement pur et simple des forces marocaines sur place, sans exclure un possible changement d’attitude lié au contexte politique du moment. Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a lui-même appelé jeudi à la prudence, jugeant prématurée toute conclusion tranchée avant un examen complet des faits.

Rabat, de son côté, conteste fermement toute mise en cause, affirmant qu’aucun « fait ou rapport » n’établit une implication de ses autorités, et renvoyant vers Madrid les questions restées sans réponse : le non-refoulement de migrants en situation irrégulière malgré, selon le ministère, l’engagement marocain à les reprendre, ou encore le sort des mineurs marocains non accompagnés présents sur le sol espagnol, estimés à plusieurs milliers.

Une instrumentalisation qui n’épargne aucun camp

Le choix des mots employés par le ministère marocain n’est pas anodin : accuser l’Espagne d’instrumentalisation revient à pointer un phénomène politique bien réel outre-Pyrénées. Dès les premières heures de la crise, les partis espagnols de droite et d’extrême droite s’étaient emparés du dossier pour attaquer le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez, déjà fragilisé par plusieurs scandales de corruption touchant son entourage. La présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, figure du Parti populaire, avait accusé sur les réseaux sociaux le chef du gouvernement de laisser « l’Espagne être envahie par Ceuta », tandis que le président de Vox, Santiago Abascal, était allé plus loin en affirmant que Pedro Sánchez avait lui-même « orchestré cette invasion » pour se maintenir au pouvoir. Une thèse aussi indémontrable que révélatrice du climat de surenchère politique entourant ce dossier, à quelques mois des élections générales de 2027.

Reste que cette bataille de récits, aussi féroce soit-elle sur le plan politique, ne doit pas faire oublier la réalité documentée par plusieurs chercheurs en sciences sociales. La crise de Ceuta répond avant tout à un faisceau de facteurs structurels, marocains (chômage des jeunes, précarité du travail informel) comme espagnols, où une politique de régularisation particulièrement attractive avait suscité plus d’un million de demandes dès la fin du mois de juin. Entre les accusations réciproques d’instrumentalisation lancées de part et d’autre de la Méditerranée, c’est peut-être cette lecture plus complexe, mais moins spectaculaire, du phénomène migratoire qui risque, une fois de plus, de peiner à se faire entendre.

A.D

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN