Mohamed Yousfi, rédacteur en chef du site d’information Al-Katiba, a été placé en garde à vue dans la nuit de vendredi à samedi, sur ordre du Pôle judiciaire économique et financier de Tunis, pour des soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent. Le Syndicat national des journalistes tunisiens y voit un nouvel épisode de la répression visant la profession, cette fois sans passer par le très controversé décret-loi 54.
Il s’apprêtait à participer à une émission consacrée aux politiques financières du pays lorsqu’il a été interpellé devant le siège d’une radio privée. Selon une source judiciaire citée par l’agence officielle Tunis Afrique Presse (TAP), le juge d’instruction du Pôle judiciaire économique et financier a ordonné, dans la nuit de vendredi à samedi, le placement en garde à vue de Mohamed Yousfi, rédacteur en chef du site d’information privé Al-Katiba, pour des soupçons d’« enrichissement illicite » et de « blanchiment d’argent ». Le ministère public a par ailleurs ouvert une information judiciaire visant le journaliste et « toute autre personne que l’enquête pourrait identifier », pour constitution d’entente en vue de porter atteinte aux personnes et aux biens et d’exercice habituel du blanchiment d’argent au sein d’une organisation, en profitant des facilités offertes par leurs fonctions professionnelles.
Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), qui a réagi samedi par communiqué, Yousfi a été conduit aux locaux de la troisième brigade centrale de recherche sur les crimes financiers complexes de la Garde nationale, à El Aouina. L’organisation syndicale estime que cette arrestation s’inscrit dans le prolongement direct de « son travail journalistique indépendant, de ses interventions médiatiques et de ses déclarations à la presse comprenant des critiques à l’égard du pouvoir actuel ».
son travail journalistique indépendant, de ses interventions médiatiques et de ses déclarations à la presse comprenant des critiques à l’égard du pouvoir actuel
Un nouvel outil judiciaire, au-delà du décret-loi 54
Ce qui distingue ce dossier des vagues d’arrestations précédentes, c’est le fondement juridique retenu. Depuis 2022, la majorité des poursuites visant des journalistes tunisiens s’appuyaient sur le décret-loi 54, adopté par le président Kaïs Saïed pour lutter contre la diffusion de « fausses informations », et régulièrement dénoncé par les organisations de défense de la presse comme un instrument de censure aux contours volontairement flous. Le recours, cette fois, à des chefs d’accusation relevant du droit économique et financier (enrichissement illicite, blanchiment d’argent, association de malfaiteurs) illustre ce que plusieurs observateurs de la scène médiatique tunisienne décrivent comme un élargissement de l’arsenal répressif employé contre les voix critiques, au-delà du seul texte de 2022.
Le SNJT a dénoncé une « escalade dangereuse » des vagues d’arrestations et de poursuites judiciaires visant les journalistes en raison de leurs travaux et de leurs prises de position professionnelles. Ce cas s’ajoute à une liste déjà longue de professionnels des médias visés par la justice tunisienne depuis 2021. Le chroniqueur Mourad Zeghidi et le journaliste Borhen Bsaies, arrêtés en mai 2024 et condamnés à des peines de prison ferme, la chroniqueuse et avocate Sonia Dahmani, condamnée à plusieurs reprises pour des propos tenus à l’antenne, ou encore Ghassen Ben Khelifa, rédacteur en chef du quotidien indépendant Inhiyez, condamné à deux ans de prison en mars dernier.
Une trajectoire alarmante depuis le coup de force de 2021
Depuis la prise de pouvoir exécutif de Kaïs Saïed en juillet 2021, marquée par la dissolution du Parlement et la mainmise sur le pouvoir judiciaire, la Tunisie a connu un recul continu de sa liberté de la presse, longtemps considérée comme l’un des rares acquis durables du Printemps arabe dans la région. Le pays a chuté de la 72ᵉ place en 2019 à la 129ᵉ place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2025 établi par Reporters sans frontières (RSF), qui appelle régulièrement les autorités tunisiennes à abroger le décret-loi 54 et à mettre fin à ce qu’elle qualifie de « criminalisation du journalisme ».
Des organisations telles que Human Rights Watch, Amnesty International et le SNJT accusent de longue date les autorités tunisiennes de cibler journalistes, avocats et opposants politiques sous couvert de procédures judiciaires, des accusations que Tunis dément systématiquement. L’affaire Yousfi, par la nature inédite des charges retenues, pourrait marquer une nouvelle étape dans la manière dont le pouvoir tunisien entend, selon ses détracteurs, contenir les voix critiques dans le champ médiatique national.
A.D
