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Afrique : la bataille de la mémoire, un enjeu stratégique pour les États

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En Afrique, détruire les archives, déboulonner les statues ou réécrire les manuels scolaires n’est jamais anodin. C’est toujours politique. Et souvent fatal pour la cohésion nationale.

Il y a une scène qui hante les historiens du continent. En 2012, les groupes terroristes qui contrôlaient Tombouctou ont brûlé des milliers de manuscrits vieux de plusieurs siècles. Des textes de mathématiques, de médecine, d’astronomie, de droit islamique. La preuve irréfutable que l’Afrique pensait, écrivait, débattait, bien avant l’arrivée des colonisateurs. En quelques heures, des pans entiers de mémoire collective sont partis en fumée. La destruction partielle des manuscrits de Tombouctou n’était pas un crime de guerre ordinaire. C’était une tentative d’assassinat de l’identité d’un peuple.

La question posée ici n’est pas philosophique. Elle est urgente, concrète, et traverse en ce moment même plusieurs pays africains. Sans mémoire partagée, peut-on construire une nation durable ? La réponse, à la lumière des crises actuelles, est non. Mais la mémoire en Afrique est un terrain miné, instrumentalisée, effacée, ou confisquée selon les tendances.

La mémoire, victime collatérale des crises politiques

Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, les transitions en cours s’accompagnent d’une réécriture accélérée du récit national. Les symboles coloniaux tombent, mais avec eux disparaissent parfois des archives, des institutions culturelles, des programmes scolaires qui n’avaient rien à voir avec la Françafrique. À Bamako, des intellectuels s’inquiètent en privé. On déboulonne, mais on ne reconstruit pas (ce qui est à nuancer si l’on sait toutes les figures historiques hissées à la place de celles déboulonnées).  On efface, mais on n’écrit pas (A nuancer également parce que beaucoup de travaux sont en cours dans ce sens de la réhabilitation de l’histoire malienne).

En RDC, le pillage systématique des musées et sites patrimoniaux durant les décennies de guerre a produit une génération entière qui ne sait plus d’où elle vient. L’UNESCO estime que l’Afrique subsaharienne a perdu des dizaines de milliers d’objets culturels, aujourd’hui dans les réserves de musées européens. La question des restitutions, relancée par le rapport Sarr-Savoy en 2018, reste largement non résolue malgré les annonces françaises.

On n’efface pas impunément la mémoire d’un peuple. Le vide qu’elle laisse est toujours comblé, par les démagogues, par les extrémistes, ou par les puissances étrangères.

Quand la mémoire devient arme politique

Le paradoxe africain est celui-ci : la mémoire est à la fois négligée et surexploitée. Négligée dans les budgets publics. Moins de 1 % des dépenses de l’État dans la plupart des pays du Sahel vont à la culture et aux archives. Surexploitée dans les discours, chaque régime convoque ses héros fondateurs, ses mythes, ses ennemis historiques pour légitimer le présent.

Au Rwanda, l’État a fait de la mémoire du génocide de 1994 une pierre angulaire de la reconstruction nationale, avec ses risques de contrôle du récit, mais aussi une efficacité réelle sur la cohésion sociale. Au Kenya, les archives de la période coloniale britannique, longtemps cachées par Londres, ont été partiellement restituées après des décennies de pression. En Afrique du Sud, la Commission Vérité et Réconciliation a montré qu’il était possible d’affronter un passé douloureux sans sombrer dans la guerre civile.

Ces exemples ont un point commun : la mémoire y a été traitée comme un enjeu d’État, pas comme un luxe culturel. C’est la condition pour qu’elle devienne fondatrice plutôt que divisive.

Reconstruire : une urgence concrète

Des initiatives existent. Le projet Mémoire du Monde de l’UNESCO a permis de numériser une partie des manuscrits de Tombouctou. Dans plusieurs universités africaines, une nouvelle génération d’historiens relit le passé du continent avec des outils endogènes, hors du prisme colonial.

Mais ces efforts restent insuffisants et sous-financés. Tant que les budgets culturels resteront symboliques, tant que les archives nationales seront logées dans des bâtiments délabrés, tant que l’histoire africaine sera enseignée à travers des manuels conçus à Paris ou à Londres, la mémoire restera un luxe pour intellectuels, et une proie facile pour ceux qui veulent la manipuler.

Une nation sans mémoire ne construit pas son avenir. Elle le subit. Et en Afrique, où les défis tant sécuritaires, climatiques, que démographiques exigent une cohésion sociale rare, se souvenir n’est pas un acte nostalgique. C’est un acte politique de premier ordre.

Oumarou Fomba 

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