Des programmes scolaires qui ont longtemps fait plus de place à l’histoire européenne qu’à celle des empires du Mali, du Ghana ou du Songhaï. Un scandale ordinaire que le PNEV nomme enfin. Et qui mérite, lui aussi, un peu de colère.
Posez la question à n’importe quel lycéen malien scolarisé dans le système classique : qui était Charlemagne ? Il saura. Peut-être pas la date exacte du couronnement à Rome, 800 après Jésus-Christ, mais il connaîtra le nom, l’époque, la silhouette historique de l’homme que l’on surnomme « Père de l’Europe ». C’est dans les manuels, c’est au programme, c’est su.
Posez-lui ensuite qui était Soundjata Keïta. Fondateur de l’Empire du Mali au XIIIe siècle, vainqueur de la bataille de Kirina en 1235, législateur de la Charte de Kurukanfuka qui codifiait les droits des personnes, la propriété, la diversité des peuples. Sept cents ans avant la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il hésitera. Peut-être qu’il connaît le nom. Peut-être même qu’il a entendu l’épopée. Mais les détails, la profondeur, la grandeur politique de l’homme : non. Ce n’était pas vraiment au programme.
Voilà. C’est tout. Le scandale tient dans cet écart-là.
Un viol de la mémoire organisé en bonne conscience
Il ne s’agit pas ici de blâmer des enseignants, qui font avec les outils qu’on leur donne. Il ne s’agit pas non plus de réécrire l’histoire à coups de nationalisme de mauvais aloi. Il s’agit de nommer quelque chose que le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV) malien, adopté par le gouvernement de transition, appelle avec une précision qui fait mal : « le viol de l’imaginaire des colonisés ».
Cette expression n’est pas rhétorique. Elle désigne un processus historique délibéré : celui par lequel un système éducatif, conçu dans et pour la logique coloniale, a méthodiquement substitué aux référentiels culturels africains un corpus de savoirs, de héros, de dates et de récits fondateurs venus d’ailleurs. Le résultat, des décennies plus tard, c’est une génération, plusieurs générations, qui connaît les batailles de Napoléon mieux que les conquêtes de Mansa Moussa, qui cite Voltaire plus facilement qu’Ahmed Baba, qui sait situer Paris sur une carte mentale avec une précision qu’elle n’a jamais eue pour Tombouctou.
Ce n’est pas un accident. C’est un programme. C’était, littéralement, la fonction de l’école coloniale. Elle avait pour objectif implicite de produire des sujets qui se pensent à travers le regard de la métropole, qui intériorisent sa hiérarchie culturelle, qui considèrent leur propre histoire comme secondaire, folklorique, préhistorique au sens étymologique du terme, d’avant l’histoire vraie, celle qui commence avec l’arrivée des Européens.
Et le problème, c’est que cette école-là n’a pas vraiment disparu avec les indépendances. Elle a changé de drapeau. Elle a adapté ses manuels à la marge. Elle a ajouté quelques pages sur l’Empire du Mali, quelques paragraphes sur la résistance à la colonisation. Mais la structure profonde, la hiérarchie implicite entre les savoirs, entre les histoires, entre les civilisations, est restée largement intacte.
Ibn Battuta le savait. Nos manuels, non.
L’Empire du Mali, celui de Soundjata et de ses successeurs, était l’une des entités politiques les plus puissantes et les plus raffinées du monde médiéval. Ce n’est pas une opinion africaniste. C’est ce que les sources disent. Ibn Battuta, le grand voyageur et chroniqueur arabe du XIVe siècle, qui a séjourné dans la capitale de l’Empire sous le règne de Mansa Suleyman en 1352, a décrit avec admiration la sécurité qui y régnait, la justice rendue, l’organisation des marchés, le respect de la parole donnée entre commerçants. Il a comparé ce qu’il voyait, favorablement, à ce qu’il avait vu dans d’autres cours royales du monde arabe et méditerranéen.
Tombouctou n’était pas un village de cases perdu dans le désert. C’était une métropole intellectuelle, une ville-université, un centre de production de manuscrits. Des dizaines de milliers de volumes couvrant la théologie, le droit, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, qui attirait des étudiants de toute l’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Ahmed Baba, jurisconsulte du XVIe siècle, exilé de force à Marrakech par les envahisseurs marocains, y est arrivé avec sa bibliothèque personnelle de plus de seize cents livres, et se plaignait d’avoir laissé les autres à Tombouctou.
Est-ce que vos enfants savent ça ? Est-ce que les miens le savent ? Honnêtement ?
L’aliénation n’est pas dans les chaînes, mais dans les manuels
Le PNEV parle de « dépersonnalisation du sujet ». C’est une formulation savante pour désigner quelque chose de très concret. Un enfant qui grandit sans se reconnaître dans les héros qu’on lui propose, sans se retrouver dans les récits qu’on lui enseigne, sans voir son propre peuple comme sujet de l’histoire. Cet enfant-là apprend, sans qu’on le lui dise explicitement, que son monde d’origine est moins important, moins digne d’attention, moins chargé de sens que celui des autres.
C’est là que se fabrique l’aliénation. Pas dans les chaînes visibles. Celles-là, les indépendances les ont brisées, du moins formellement. Mais dans l’aliénation de l’imaginaire, dans la colonisation des référentiels, dans cet apprentissage silencieux de sa propre secondarité. Frantz Fanon l’avait diagnostiqué avec une précision clinique. Les pédagogues africains post-indépendance l’avaient vu. Cheikh Anta Diop avait consacré sa vie académique à le combattre.
Et pourtant, soixante ans après les indépendances, il a fallu attendre un programme gouvernemental malien de 2023 pour lire noir sur blanc, dans un document officiel, que les savoirs endogènes « s’engloutissent dans les ténèbres » et « sombrent dans un oubli abyssal ». Pour lire que l’objectif est de produire enfin « une éducation authentique, désaliénée, que le pays réclame ». Pour lire que les curricula doivent être refondus pour intégrer « la perspective historique » africaine.
Soixante ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que l’État malien écrive officiellement ce que tout le monde savait et que personne ne voulait vraiment changer.
Ce que l’on enseigne dit ce que l’on croit valoir
Il y a une vérité simple, brutale, que les débats pédagogiques tendent à noyer dans la technicité des curricula et des approches par compétences. Ce qu’on enseigne à un enfant, c’est ce qu’on lui dit qu’il vaut la peine de savoir. Et ce qu’il vaut la peine de savoir, c’est ce qui compte. Ce qui compte, c’est ce qui a du prestige. Ce qui a du prestige, c’est ce qui a du pouvoir.
Quand on enseigne Charlemagne et pas Soundjata, on ne fait pas un choix neutre entre deux personnages historiques de valeur équivalente. On dit à l’enfant que l’histoire de l’autre, celle de l’Europe carolingienne, est plus importante que la sienne. On reproduit, sans le formuler, une hiérarchie des civilisations. On perpétue, sans le vouloir peut-être, le travail que la colonisation avait commencé.
Le PNEV a le mérite de le dire clairement. Il reste à savoir si l’intention se traduira en acte. Parce que réécrire les manuels, former les enseignants, réorienter les curricula. C’est un chantier colossal, long, coûteux, qui se heurte à des habitudes institutionnelles solidifiées sur des décennies. Et qui demande, avant tout, une conviction politique que les générations précédentes de dirigeants n’ont pas toujours eu le courage d’assumer.
En attendant, les enfants de Bamako, de Kayes, de Mopti et de Gao continuent d’apprendre que l’histoire du monde a commencé quelque part entre la Seine et le Rhin, vers l’an 800 de l’ère chrétienne. Et que leur propre passé (ses empires, ses chartes, ses manuscrits, ses commerçants qui traversaient le Sahara avec des bibliothèques entières sur le dos de leurs chameaux) est une note de bas de page.
Soundjata Keïta mérite mieux qu’une note de bas de page. Leurs enfants aussi.
Oumarou Fomba
