Home ChroniquesBillet d'humeur [Billet d’humeur] J’ai lu la Charte. Et j’ai pensé à ma grand-mère.

[Billet d’humeur] J’ai lu la Charte. Et j’ai pensé à ma grand-mère.

0 comments 959 views 7 minutes read

Il m’a fallu trois lectures pour comprendre pourquoi ce texte me bouleversait. Ce n’est pas parce qu’il est bien écrit. C’est parce qu’il parle comme elle parlait.

Ma grand-mère ne sait pas lire. Elle n’a jamais mis les pieds dans une école, n’a jamais tenu un stylo, n’a jamais signé un document officiel de sa vie. Elle signe avec son pouce, quand il le faut, avec la dignité tranquille de quelqu’un qui sait que l’encre n’est pas la seule façon de laisser une trace.

Mais elle sait des choses. Des choses que l’on n’apprend pas dans les livres. Des choses que l’on reçoit comme un héritage, le soir, autour du feu, quand les adultes parlent et que les enfants sont censés dormir, mais ne dorment pas. Des choses sur le pardon. Sur la dignité. Sur l’hospitalité. Sur ce que l’on doit aux autres et ce que l’on se doit à soi-même.

J’ai lu la Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation nationale du Mali issu du dialogue inter-maliens. Et à la troisième page, j’ai dû m’arrêter. Parce que je venais d’entendre sa voix.

« Le pardon est la clé qui ouvre la porte de la paix »

C’est écrit comme ça, dans un texte de loi officiel, publié au Journal officiel de la République du Mali, le 29 août 2025. Pas dans un roman. Pas dans un recueil de sagesses africaines. Dans une loi.

Ma grand-mère dit exactement cela. Pas avec ces mots précisément. Elle parle bambara, et sa langue a ses propres chemins pour dire les vérités importantes. Mais le sens est identique, la conviction demeure la même, et la façon dont elle porte cette phrase, avec le calme de quelqu’un qui l’a vérifiée sur sa propre chair, est reconnaissable entre mille.

Scène de transmission autour du feu
Une scène de transmission autour du feu dans le village de Sebendourou au Burkina Faso, pour illustrer les savoirs transmis oralement.© chossclimbers.com.

Elle a pardonné des choses que je n’aurais pas pardonnées. Des trahisons familiales. Des ingratitudes. Des silences qui durent des années et des disputes qui ressemblent à des guerres. Elle pardonnait, non pas parce qu’elle était faible, non pas parce qu’elle oubliait, mais parce qu’elle avait compris quelque chose d’essentiel : que porter la rancune, c’est porter le poids de l’autre sur ses propres épaules. Que la vengeance enchaîne le vengeur autant que le coupable.

La Charte dit : « Celui qui pardonne est plus fort que celui qui se venge. » Elle sourirait en entendant ça. D’un sourire qui veut dire : enfin.

L’hospitalité, cette folie douce

Il y a un autre article qui m’a arrêtée. Celui sur l’hospitalité, que la Charte définit comme « la capacité à accueillir et à accepter l’autre » qui « permet de partager l’avoir, le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. »

“

permet de partager l’avoir, le savoir, le savoir-faire et le savoir-être.

Dans la maison de ma grand-mère, on ne refuse jamais un repas à quelqu’un. Jamais. Peu importe l’heure, peu importe les moyens du moment, peu importe si l’on connait ou non la personne qui frappe à la porte. La marmite s’agrandit. Le mil s’étire. La sauce devient généreuse comme par miracle.

Je lui ai demandé un jour, enfant, comment elle faisait pour nourrir tout le monde sans jamais manquer. Elle m’avait regardée avec cet air amusé qu’elle réserve aux questions qu’elle trouve à la fois intelligentes et complètement à côté de l’essentiel.

« On ne manque jamais quand on partage », avait-elle dit. « C’est quand on garde pour soi qu’on commence à avoir peur de ne pas avoir assez. »

“

C’est quand on garde pour soi qu’on commence à avoir peur de ne pas avoir assez.

La Charte dit : « La porte est toujours ouverte pour l’étranger. »

Je n’ai pas pu continuer à lire pendant quelques minutes.

La dignité, mot qu’elle n’utilisait pas, mais qu’elle incarnait

Ma grand-mère n’utilise pas le mot dignité. Ce n’est pas dans son vocabulaire courant. Mais elle en est l’incarnation absolue.

Elle est pauvre. Objectivement, matériellement, statistiquement pauvre. Elle vit dans une maison en banco, porte les mêmes pagnes depuis des années, et ses pieds ont marché tellement de kilomètres sur la terre rouge du Mali qu’ils ressemblent à de vieilles racines.

Mais personne, jamais, ne lui manquerait de respect. Pas par crainte. Par évidence. Parce qu’elle a cette façon d’occuper l’espace, de se tenir, de regarder les gens dans les yeux, qui rend tout manquement de respect parfaitement impensable.

La Charte consacre la dignité comme valeur fondamentale. Elle écrit : « La dignité est un comportement qui force le respect et la considération au sein de la communauté. C’est également le respect de soi et celui dû à autrui, indépendamment de sa condition sociale, économique ou physique. »

Indépendamment de sa condition sociale, économique ou physique. Ma grand-mère aurait mis des années à formuler ça. Mais elle l’avait compris en une vie.

Ce que ça fait, de trouver sa grand-mère dans une loi

Je veux être honnête sur ce que j’ai ressenti en lisant cette Charte. Ce n’était pas de la nostalgie. Ce n’était pas non plus de la naïveté. Je sais que les textes de loi et la réalité sont deux pays différents, et que la distance entre les deux peut être immense.

Ce que j’ai ressenti, c’est quelque chose que je n’avais pas souvent éprouvé en lisant des documents officiels produits par des États africains. Le sentiment d’être reconnue. Le sentiment que ma grand-mère, elle, est reconnue. Que ce qu’elle sait, ce qu’elle a transmis, ce qu’elle a vécu comme une évidence spirituelle et sociale, a enfin trouvé sa place dans le corpus officiel de la République.

Le vieux baobab, arbre de la sagesse
e baobab est un symbole de sagesse, de mémoire et de permanence.©Melac.

Parce que c’est ça, le problème avec beaucoup de nos constitutions, de nos lois, de nos chartes. Elles sont écrites dans une langue qui n’est pas la nôtre. Pas linguistiquement, encore que. Mais conceptuellement. Philosophiquement. Elles empruntent à des traditions de pensée qui ne nous appartiennent pas, qui ont été élaborées loin de nos villages, loin de nos feux, loin des femmes comme ma grand-mère qui ont construit la paix au quotidien sans jamais avoir accès à un seul article du Code civil.

La Charte malienne fait autre chose. Elle cite des proverbes dans un Journal officiel. Elle met de l’humanitude dans un article de loi. Elle dit que la parenté à plaisanterie est un mécanisme d’État. Elle dit que le dialogue, c’est : « Deux bouches qui parlent ensemble trouvent la paix. »

C’est ma grand-mère. C’est nos grand-mères à toutes et à tous.

Une loi qui sent le terroir

Je sais ce que les sceptiques diront. Que les beaux principes restent des principes. Que la mise en œuvre sera difficile. Que l’on a déjà vu des textes magnifiques accumuler la poussière sur des étagères de ministères.

Ils n’ont pas tort de poser ces questions. La vigilance est légitime, et la Charte elle-même prévoit un observatoire chargé de veiller à son application. Signe que ses rédacteurs savent que l’encre seule ne suffit pas. L’observatoire est déjà en place. 

Grand-mère regarde à l'horizon
Image d’illustration. Une vieille femme regarde à l’horizon. Cela traduit l’espoir placé en la charte pour la paix. ©Google image.

Mais il y a quelque chose que les sceptiques ratent parfois dans leur prudence légitime : le pouvoir des mots justes. Le fait qu’un texte qui parle vrai à un peuple a plus de chances d’être approprié, défendu, exigé par ce peuple qu’un texte qui lui est étranger.

Ma grand-mère est encore vivante. Certes, elle ne pourrait pas lire la Charte malienne. Mais je me suis donné pour devoir de la lui lire dans la cour de sa maison en banco, sous le ciel immense du Mali. Je sais déjà qu’elle hochera la tête lentement, de ce hochement qui signifiera : oui. C’est juste. C’est vrai.

Et puis elle dira, avec le sourire de celle qui sait : « Ils ont mis longtemps. Mais ils ont fini par comprendre. »

Chiencoro Diarra 

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN