L’Union africaine indique que le nombre de travailleurs migrants en Afrique est passé de 9,3 à 13,1 millions depuis 2010, et plaide pour des statistiques plus fiables afin de mieux gouverner ces flux.
Le chiffre a de quoi frapper : 13,1 millions de travailleurs migrants recensés en Afrique en 2026, contre 9,3 millions en 2010, soit une hausse de plus de 40 % en seize ans. Mais derrière cette photographie inédite de la mobilité de la main-d’œuvre sur le continent, publiée le 31 juillet à Windhoek dans la quatrième édition du Rapport sur les statistiques de la migration de main-d’œuvre en Afrique. C’est un autre message que l’Union africaine a voulu faire passer. Celui de la fragilité persistante des données sur lesquelles reposent les politiques migratoires du continent.
« Nous ne pouvons pas gouverner efficacement ce que nous ne mesurons pas correctement », a résumé la commissaire de l’Union africaine à la Santé, aux Affaires humanitaires et au Développement social, Amma Twum-Amoah, en présentant le rapport devant la sixième session ordinaire du Comité technique spécialisé sur le développement social, le travail et l’emploi. Une phrase qui pourrait sonner comme une évidence statistique, mais qui recouvre un enjeu politique majeur pour des Etats appelés à gérer des flux de plus en plus massifs.
Nous ne pouvons pas gouverner efficacement ce que nous ne mesurons pas correctement
Des angles morts qui coûtent cher aux travailleurs
Sur les 26 millions de migrants internationaux recensés en Afrique, 20,4 millions sont en âge de travailler et 64 % participent activement au marché de l’emploi. Des masses considérables, mais dont le suivi statistique reste largement lacunaire selon les propres services de l’organisation panafricaine. Faute de données ventilées et comparables entre pays, la protection sociale, l’accès aux droits du travail ou la lutte contre l’exploitation des migrants restent, dans bien des cas, à l’aveugle. Sur le terrain, les enquêtes menées par des médias comme Sahel Tribune ont ainsi documenté des cas de travailleuses migrantes happées par des réseaux de traite, faute justement de dispositifs de suivi et d’alerte suffisamment robustes.
Le rapport pointe aussi une fracture de genre nette : 63 % des travailleurs migrants sont des hommes, contre 37 % de femmes, un déséquilibre qui reflète autant des inégalités d’accès à la mobilité professionnelle que des lacunes dans la collecte de données sensibles au genre. Un chantier que l’Organisation internationale pour les migrations a récemment remis au centre de ses discussions avec les Etats de la Corne de l’Afrique.
Un programme conjoint sous tension
Cette quatrième édition s’inscrit dans le Programme conjoint sur la migration de main-d’œuvre (JLMP), piloté par l’Union africaine avec l’Organisation internationale du travail, l’OIM et la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Sa troisième phase, baptisée JLMP-Propel et dotée de 16 millions de dollars, doit justement servir à harmoniser les politiques migratoires et à améliorer la collecte de données, rapportait l’agence panafricaine allAfrica lors de son lancement en mai. Un effort de financement qui reste toutefois modeste au regard de l’ampleur du chantier statistique à mener sur cinquante-cinq pays aux capacités administratives très inégales.
Autre indicateur suivi de près par les bailleurs : les transferts de fonds des diasporas, passés de 64,8 milliards de dollars en 2013 à 97,5 milliards aujourd’hui, l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest en captant respectivement 45 % et 34 %. Un volume d’argent devenu, selon les méthodologies suivies par le Portail sur les données migratoires, l’un des indicateurs les plus fiables, et les plus scrutés, de la contribution économique des migrations de travail, alors que les autres pans de la mobilité africaine restent bien moins documentés.
Reste que la bonne volonté statistique se heurte à une réalité politique. Sans données actualisées, comparables et ventilées, avertit l’Union africaine, les Etats membres continueront de légiférer et de négocier des accords de mobilité, notamment au sein des communautés économiques régionales. Sur la base d’estimations approximatives, au risque de laisser filer les inégalités qu’ils prétendent corriger.
Chiencoro Diarra






