L’Alliance des États du Sahel (AES) prévoit de porter sa Force unifiée à 18 000 soldats. Analyse des enjeux militaires, sécuritaires, politiques et géostratégiques de cette montée en puissance au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
Le chiffre a de quoi marquer les esprits. D’ici quelques années, la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (AES) doit passer de 5 000 à 18 000 soldats, selon l’annonce faite le 26 juillet par le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, dans un entretien accordé à la télévision nationale. Une multiplication par plus de trois des effectifs, décidée par les ministres de la Défense du Mali, du Burkina Faso et du Niger, alors que les attaques du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et de l’État islamique au Grand Sahara (ISGS) continuent de s’intensifier dans la zone dite « des trois frontières ».
Une progression déjà entamée depuis un an
Ce nouvel objectif s’inscrit dans une trajectoire de montée en puissance déjà engagée. Officiellement lancée le 20 décembre 2025 à Bamako sous la présidence du général Assimi Goïta, la Force unifiée comptait à sa création 5 000 hommes, placés sous le commandement du général burkinabè Daouda Traoré, avec un état-major installé à Niamey. Un premier relèvement à 6 000 soldats avait été annoncé dès février par Abdourahamane Tiani. En avril, une réunion des chefs d’état-major de la Confédération à Ouagadougou avait évoqué un palier intermédiaire de 15 000 hommes, avant que le chiffre de 18 000 ne soit fixé fin juillet comme objectif de moyen terme. Le commandement de la force a lui aussi évolué, avec l’arrivée, le 19 juin, du général malien Makan Alassane Diarra à sa tête, et son cadre juridique a été formellement consolidé les 9 et 10 juillet à Ouagadougou, lors d’une réunion ministérielle ayant arrêté le statut applicable aux troupes confédérales.
Pour justifier cet objectif de 18 000 hommes, le président nigérien a invoqué ce qu’il a qualifié d’« acharnement de l’Europe conduite par Emmanuel Macron » contre les pays de l’AES. Une formule qui illustre combien la montée en puissance militaire de l’Alliance reste indissociable, dans le discours de ses dirigeants, du récit plus large de rupture avec les anciens partenaires occidentaux.
Le nombre suffira-t-il à combler le vide laissé par l’Occident ?
Reste une question qui divise les observateurs de la région : l’augmentation des effectifs peut-elle, à elle seule, compenser le déficit de moyens techniques et logistiques laissé par la rupture avec la France et les partenaires occidentaux ? Renseignement satellitaire, capacités aériennes de projection, maintenance des équipements lourds. Ces fonctions, longtemps assurées par les partenariats occidentaux ou les missions des Nations unies aujourd’hui closes, ne se reconstituent pas au même rythme qu’un effectif humain. L’appui croissant apporté par la Russie, via les unités d’Africa Corps, et par la Turquie, à travers la fourniture de drones, comblent déjà cet écart.
La Force unifiée demeure, en outre, confrontée à des défis structurels que la seule augmentation d’effectifs ne résout pas mécaniquement : difficultés de financement pour un budget confédéral encore jeune, besoins logistiques considérables pour déployer des troupes sur un théâtre aussi vaste que le Sahel central, et absence, à ce jour, d’un cadre supranational pleinement opérationnel capable de garantir la rapidité et la coordination des interventions face à des groupes armés eux-mêmes en pleine expansion géographique. La montée en puissance annoncée par Abdourahamane Tiani constitue, à ce titre, moins une réponse achevée qu’un pari : celui d’une souveraineté sécuritaire sahélienne qui se construit à marche forcée, avec l’espoir que la masse finisse par produire l’effet dissuasif que les seuls partenariats extérieurs n’ont pas su garantir jusqu’ici.
Foula D. Massé
