Le président nigérian Bola Tinubu affirme que l’instabilité au Mali, au Burkina Faso et au Niger aggrave l’insécurité au Nigeria. Une analyse des enjeux sécuritaires, politiques et régionaux de cette déclaration.
Il y a des phrases qui en disent plus long que ne le voudrait celui qui les prononce. Recevant, jeudi dernier, les chefs traditionnels de l’État d’Oyo, le président nigérian Bola Tinubu a désigné les « problèmes » du Mali, du Burkina Faso et du Niger comme des facteurs aggravants de l’insécurité intérieure de son pays. Il accuse des ressortissants de ces trois nations d’alimenter le banditisme, le terrorisme et les enlèvements sur le sol nigérian. Dans la foulée, il a annoncé l’expansion de l’armée nigériane de huit à douze divisions et la création d’une police d’État. Un aveu notable, en creux : l’instabilité du bloc sahélien n’est plus, pour Abuja, une simple affaire de voisinage diplomatique. Elle s’est invitée au cœur de la politique sécuritaire intérieure du Nigeria.
Un bouc émissaire commode pour une crise bien plus ancienne
Le problème de cette explication, c’est qu’elle arrive à point nommé pour détourner le regard d’un bilan sécuritaire nigérian qui n’a, lui, rien à voir avec le Sahel. Les mêmes jours qui ont précédé la sortie de Bola Tinubu, des bandits armés ont tué au moins 24 agriculteurs dans l’État de Zamfara, puis treize autres dans l’État du Benue. Deux tueries qui s’ajoutent à une litanie déjà longue de massacres ruraux, d’enlèvements de masse et d’attaques attribuées à Boko Haram et à ses différentes filiales dans le nord-est du pays. Ces violences ne datent pas d’hier, et leurs racines sont documentées depuis des années. Des décennies de négligence gouvernementale, des exécutions extrajudiciaires récurrentes, un sous-investissement chronique dans l’éducation, les infrastructures et les opportunités économiques dans les régions les plus exposées. La Banque mondiale elle-même a mis en garde contre les explications simplistes qui ne rendent pas compte de la nature multidimensionnelle de cette crise.
Attribuer une part significative de ce chaos à des « non-Nigérians » venus du Mali, du Burkina Faso ou du Niger relève donc, au mieux, d’un raccourci commode, au pire d’une stratégie de diversion politique. Que la porosité des frontières sahéliennes et la circulation d’armes et de combattants dans la bande sahélo-saharienne alimentent, par capillarité, certains réseaux criminels actifs au Nigeria, nul ne le conteste sérieusement. Mais faire de cette dynamique régionale la cause structurante de l’insécurité nigériane revient à occulter des responsabilités bien plus proches de Abuja que de Bamako, Ouagadougou ou Niamey.
Une rhétorique qui flirte avec la punition collective
Plus préoccupant encore. Dans le même échange, évoquant les ravisseurs d’enfants et d’enseignants dans l’État d’Oyo, le président nigérian a déclaré être « prêt à en finir avec les membres de leurs familles ». Une formule qui, si elle devait se traduire en actes, franchirait la ligne rouge de la punition collective, prohibée par le droit international humanitaire quelles que soient les circonstances. Que cette phrase ait été prononcée dans la foulée de l’accusation portée contre les ressortissants sahéliens n’est pas anodin. Elle dessine un registre où la fermeté martiale se substitue à l’analyse rigoureuse, et où l’étranger devient le réceptacle commode d’une colère par ailleurs légitime face à l’échec sécuritaire persistant de l’État nigérian.
L’expansion de l’armée à douze divisions et la création d’une police d’État, sous réserve de garde-fous que le président promet sans les détailler, répondent à un besoin réel de réforme des forces de sécurité nigérianes. Mais aucune réorganisation institutionnelle ne suffira à endiguer une crise dont l’origine, pour l’essentiel, se trouve à l’intérieur des frontières du Nigeria lui-même. Dans ses inégalités régionales, dans la défiance historique envers l’État fédéral au nord du pays, et dans des décennies de réponses sécuritaires qui n’ont jamais traité les causes profondes du grand banditisme rural. Désigner le Sahel comme facteur aggravant peut avoir sa part de vérité statistique ; en faire le bouc émissaire commode d’un échec d’abord nigérian relève, lui, d’un travers que Abuja gagnerait à corriger avant d’exporter ses responsabilités chez ses voisins.
Foula D. Massé
