Entre l’école héritée de la colonisation et la tentation d’un retour aux seules traditions ancestrales, le Mali trace en silence une troisième voie : celle d’un modèle éducatif souverain, enraciné et tourné vers l’avenir.
On parle souvent de l’éducation malienne sur le ton de la crise — chiffres de scolarisation insuffisants, taux d’abandon précoce, résultats aux évaluations internationales en deçà des attentes. Ces constats sont réels, et il serait malhonnête de les minimiser. Mais ce récit de la défaillance, répété à satiété dans les rapports des organisations internationales, occulte une vérité plus profonde : le Mali possède un génie éducatif propre, plurimillénaire, qui a traversé les siècles sans jamais cesser de transmettre, de former, de faire grandir. La question n’est donc pas de savoir si le Mali peut s’en sortir. Elle est de savoir s’il aura enfin le droit de le faire à sa manière.
Tombouctou n’a pas attendu Paris pour enseigner
Il faut commencer par là : par ce rappel simple, que l’histoire officielle a trop longtemps relégué en note de bas de page. Au XIVe et XVe siècles, Tombouctou était l’une des capitales intellectuelles du monde connu. Ses madrasas accueillaient des étudiants venus de l’ensemble du monde islamique. Ses bibliothèques conservaient des centaines de milliers de manuscrits couvrant la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine et le droit. La Sankore, véritable université avant l’heure, formait des milliers d’étudiants selon des méthodes pédagogiques sophistiquées fondées sur le commentaire, le débat et la mémorisation critique.
Cet héritage n’est pas qu’un ornement rhétorique. Il atteste que les sociétés maliennes ont toujours su penser la transmission du savoir, inventer des institutions éducatives adaptées à leurs contextes et à leurs ambitions. Lorsque la colonisation a imposé son école — son école française, unilingue, centralisée, déconnectée des réalités locales —, elle n’a pas comblé un vide. Elle en a créé un, en marginalisant des formes d’apprentissage qui fonctionnaient, au profit d’un modèle importé pensé pour produire des auxiliaires de l’empire, non des esprits libres.
Enseigner en bambara n’est pas un repli identitaire. C’est redonner à un enfant le droit de penser dans sa propre langue — condition première de toute pensée vraiment libre.
La langue, clé de voûte d’une école qui émancipe
C’est sur la question de la langue que se joue, aujourd’hui, l’essentiel du débat éducatif au Mali. Le français reste la langue exclusive d’enseignement dans l’immense majorité des établissements publics. Pour des millions d’enfants maliens — ruraux, issus de familles non francisées, locuteurs du bambara, du peul, du dogon ou du songhay — cela signifie que l’école commence par une épreuve d’étrangeté : apprendre à compter, à lire, à raisonner dans une langue que personne ne parle à la maison.
Les recherches pédagogiques convergent sur ce point depuis des décennies : un enfant qui apprend à lire dans sa langue maternelle avant d’aborder une langue seconde développe de meilleures compétences cognitives, un rapport plus confiant au savoir, et un taux de réussite scolaire significativement supérieur. Le Mali en a fait l’expérience concrète avec ses classes dites à « curriculum convergent », où l’enseignement débute en langues nationales avant d’introduire le français progressivement. Les résultats sont probants. Et pourtant, ces programmes restent marginaux, sous-financés, traités comme des expériences pilotes plutôt que comme la norme qu’ils devraient être.
Mis en place au Mali vers les années 1990 dans des écoles communautaires, le curriculum convergent enseigne les fondamentaux — lecture, écriture, calcul — en langue nationale durant les trois premières années, avant d’introduire le français comme langue d’enseignement. Les évaluations conduites par des chercheurs maliens et des organismes indépendants montrent des taux de compréhension et de maintien scolaire nettement supérieurs aux classes monolingues françaises.
Tradition ne veut pas dire immobilisme
Certains, en France comme ailleurs, s’alarment dès qu’on évoque les savoirs traditionnels dans un contexte éducatif. Ils y voient le spectre du conservatisme, du communautarisme, d’un retour en arrière qui fermerait les jeunes Maliens aux connaissances universelles. Cette crainte repose sur un contresens fondamental.
Intégrer les savoirs endogènes dans l’école malienne ne signifie pas remplacer les mathématiques par la divination, ni la biologie par le mythe cosmogonique. Cela signifie reconnaître que les communautés maliennes ont développé, au fil des siècles, des connaissances précises sur l’agriculture, l’hydraulique, la pharmacopée, l’architecture, les écosystèmes sahéliens — connaissances qui, loin d’être obsolètes, représentent un capital intellectuel précieux face aux défis contemporains du changement climatique et de la souveraineté alimentaire. Cela signifie aussi que la pédagogie africaine — fondée sur la narration, la mise en situation, l’apprentissage par l’observation et la pratique communautaire — n’est pas une méthode inférieure à la leçon magistrale importée. Elle est simplement différente, et souvent plus efficace pour les contextes dans lesquels elle s’exerce.
- Les pratiques agro-sylvo-pastorales transmises oralement constituent un savoir empirique sur les écosystèmes sahéliens que les sciences modernes commencent seulement à documenter.
- L’architecture vernaculaire malienne — banco, toitures, terrasses, ventilation naturelle — offre des réponses durables aux enjeux climatiques que l’urbanisme importé ne parvient pas à résoudre.
- Les systèmes de régulation sociale et de résolution des conflits fondés sur la palabre et la médiation communautaire sont reconnus par des chercheurs en sciences politiques comme des modèles de gouvernance participative.
- La pharmacopée traditionnelle, encore largement vivante au Mali, fait l’objet d’un intérêt croissant de la recherche pharmaceutique internationale pour l’identification de nouvelles molécules actives.
Un modèle malien est possible — et urgent
Ce que le Mali doit construire — et ce qu’une partie de sa société civile, de ses enseignants et de ses chercheurs bâtissent déjà, souvent sans soutien suffisant — c’est un modèle éducatif qui ne soit ni la copie dégradée du système français, ni le retour nostalgique à un passé idéalisé. C’est un modèle de synthèse souveraine : une école malienne du XXIe siècle, ouverte aux mathématiques, aux sciences, aux langues étrangères et aux outils numériques, mais ancrée dans les langues, les épistémologies et les valeurs qui font la singularité de cette civilisation.
La transition que vit le Mali porte en elle une opportunité rare : celle de refonder des institutions, de les penser depuis l’intérieur, de décider enfin souverainement ce que l’on veut transmettre aux générations qui viennent. L’éducation est le premier de ces chantiers. C’est aussi le plus durable. C’est de ce soucis que le Président de la transition a décrété la période 2026-2027, « année de l’éducation et de la culture ».
Un peuple qui sait d’où il vient apprend mieux où il va. Le Mali le sait mieux que quiconque.
A.D
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