Porté par les autorités de la Transition depuis 2021, le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV) ambitionne de réhabiliter les référentiels culturels, historiques et moraux du Mali. Fondé sur des héritages tels que la Charte de Kurukanfuga, le Sinankunya ou le Dambé, ce projet dépasse le cadre éducatif pour s’inscrire dans une dynamique plus large de souveraineté culturelle et de renaissance panafricaine qui traverse aujourd’hui le Sahel et une partie du continent africain.
Lancé en octobre 2021 à l’initiative du général d’armée Assimi Goïta, le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV) est bien plus qu’un projet pédagogique. C’est une déclaration d’intention politique : celle d’un État qui entend refonder son contrat social sur ses propres héritages normatifs, en rupture assumée avec les modèles importés. En cela, le Mali n’est pas seul. Il s’inscrit dans un tournant panafricain que les observateurs peinent encore à mesurer dans toute son ampleur.
Un programme né d’un diagnostic de crise civilisationnelle
Le PNEV part d’un constat sombre, formulé sans détour dans le document officiel : le Mali est une société qui a perdu ses repères. Corruption généralisée, délitement de l’autorité parentale, déperdition scolaire, incivisme endémique — la liste des maux est longue. Mais le texte va plus loin qu’un simple inventaire des dysfonctionnements. Il en cherche les causes profondes, et les trouve, pour une part significative, dans ce qu’il nomme « l’asservissement néocolonial » et « l’agression de l’imaginaire des colonisés ».
Ce diagnostic n’est pas anodin. Il situe la crise malienne dans une généalogie politique et culturelle qui dépasse les seules défaillances de gouvernance. Les auteurs du PNEV soutiennent que la perte des valeurs résulte d’un processus historique de substitution : des institutions et des règles étrangères ont progressivement supplanté les organes traditionnels de régulation sociale, privant les communautés de leurs boussoles endogènes.
Ce faisant, le PNEV rejoint un courant de pensée bien ancré sur le continent, qui postule que la bonne gouvernance ne peut se décréter par transplantation institutionnelle, mais doit s’enraciner dans les substrats culturels propres à chaque société. De Cheikh Anta Diop à Achille Mbembe, en passant par les théoriciens du panafricanisme contemporain, cette thèse chemine depuis des décennies. Le PNEV la traduit, pour la première fois au Mali, en politique publique opérationnelle.
« Le Panafricanisme, qui avait pris un sérieux recul, trouve de nouveaux porte-flambeaux pour renaître. », explique-t-on dans le PNEV.
La Charte de Kurukanfuka comme contre-modèle au droit universel
L’un des aspects les plus frappants du PNEV est son recours systématique à des référentiels normatifs précoloniaux. La Charte impériale de Kurukanfuka (1236), les lois de la Diina de Sékou Amadou (1818-1844) et les cahiers jurisprudentiels des manuscrits de Tombouctou sont érigés en sources premières du système de valeurs à restaurer. Ces textes, dit le PNEV, « consacrent notre communauté de destin » et constituent un « patrimoine inépuisable d’instruments de régulation étatique et sociale ».
Ce choix est lourd de sens politique. En plaçant la Charte de Kurukanfuka — souvent décrite comme l’une des premières déclarations des droits de l’homme dans l’histoire mondiale, précédant la Magna Carta anglaise — au fondement de son référentiel, le Mali affirme que sa propre tradition juridique est à la fois antérieure et comparable aux grandes chartes occidentales. C’est une manière de récuser l’idée selon laquelle les normes universelles n’auraient qu’une seule source de légitimité.
Le document va jusqu’à critiquer explicitement le « système libéral et néolibéral dominant », qui « promeut ses concepts de liberté, de démocratie et de droits de l’homme » avec une rigueur à « géométrie variable ». Une formulation qui fait écho aux discours portés, depuis plusieurs années, par les gouvernements de transition de la région.
Le Sinankunya, la séniorité, le Dambé : la revanche des valeurs endogènes
Au cœur du PNEV figure une taxonomie des valeurs à réhabiliter qui constitue en elle-même un manifeste culturel. Le texte distingue trois grandes catégories : les valeurs d’homme (identitaires, spirituelles, morales), les valeurs de la République (civiques, éthiques) et les valeurs de système (philosophiques, universelles). Dans chacune, les concepts endogènes occupent une place centrale.
Le Sinankunya — institution de la parenté à plaisanterie, pacte ancestral de non-agression entre patronymes et communautés — est présenté comme « un formidable moyen de médiation sociale » et un « mécanisme traditionnel vivant de résolution des conflits ». Le Yèrè-don, connaissance de soi liée à l’identité lignagère, est posé comme « la valeur qui prime au Mali ». Le Dambé — la dignité — est convoqué comme socle de l’existence humaine, attesté dès la Charte de Kurukanfuka.
Cette démarche n’est pas sans précédents sur le continent. Au Rwanda, la philosophie Ubuntu et les mécanismes de justice transitionnelle des Gacaca ont été mobilisés après le génocide pour reconstruire le tissu social. Au Sénégal, les confréries mourides et tidjanes constituent depuis longtemps des vecteurs de régulation sociale reconnus par l’État. Au Mali, le PNEV ambitionne de systématiser cette logique, en l’institutionnalisant à travers l’ensemble du système éducatif et de la fonction publique.
En érigeant la Charte de Kurukanfuka en référentiel premier, le Mali affirme que sa propre tradition juridique précède et égale les grandes chartes occidentales.
Un tournant sahélien, mais pas isolé
Le PNEV est né au Mali, mais ses résonances dépassent largement les frontières du pays. Dans le contexte de la recomposition géopolitique du Sahel — marquée par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et le retrait de ces pays de la CEDEAO —, la question de la souveraineté culturelle est devenue un enjeu de premier plan.
Les trois États de l’AES partagent une même rhétorique de rupture avec ce qu’ils appellent le « système néocolonial », une même valorisation des légitimités traditionnelles, et une même méfiance à l’égard des conditionnalités imposées par les organisations internationales. Le PNEV malien peut ainsi être lu comme la traduction institutionnelle la plus aboutie de cet esprit commun.
Plus largement, ce mouvement s’inscrit dans une vague continentale. De l’Éthiopie à la Tanzanie, du Ghana au Zimbabwe, de nombreux gouvernements africains ont, ces dernières années, relancé des politiques d’éducation aux valeurs nationales, souvent présentées comme des remparts contre une mondialisation culturelle perçue comme homogénéisante et déstabilisatrice. La singularité malienne tient à la profondeur historique de son référentiel et à la rigueur méthodologique — quinze experts, des centaines de consultations, un processus participatif étendu — qui a présidé à l’élaboration du PNEV.
Les défis de la mise en œuvre
Aussi ambitieux soit-il sur le plan conceptuel, le PNEV n’échappe pas aux contradictions inhérentes à toute politique de refondation culturelle. Le document lui-même le reconnaît avec franchise : on ne peut demander aux citoyens d’adhérer à des valeurs de probité, de mérite et de bien commun, si les gouvernants ne les incarnent pas. « L’éducateur lui-même doit être éduqué », rappelle le texte, citant une sagesse ancienne.
La question de l’impunité est posée frontalement. Le PNEV souligne que le Mali est passé, selon ses propres termes, d’une « situation d’intégrité presque totale à une débandade en festival de brigands ». La restauration des valeurs ne peut faire l’économie de la sanction. Sans elle, la belle architecture normative du programme risque de rester lettre morte.
Il reste également à savoir comment ce programme s’articulera avec la réalité des jeunes générations, nées dans un monde numérique dont le PNEV reconnaît lui-même qu’il est porteur d’« antivaleurs » difficiles à contrecarrer. La rivalité entre les réseaux sociaux et les veillées de conte n’est pas gagnée d’avance. L’officialisation des langues nationales, prévue dans le cadre de réformes complémentaires, constituera un levier décisif : c’est dans ces langues que les valeurs endogènes ont survécu, et c’est en elles qu’elles doivent être réactivées.
Vers une grammaire africaine de la gouvernance ?
Le PNEV malien pose, en filigrane, une question qui transcende le cas national : est-il possible de construire une grammaire africaine de la gouvernance, distincte des modèles libéraux exportés depuis les grandes institutions multilatérales ? La réponse du gouvernement de Transition est clairement affirmative. Mais la démonstration reste à faire dans les actes.
Ce qui est certain, c’est que le document constitue, par sa profondeur analytique et son ambition systémique, un objet politique et intellectuel sérieux. À l’heure où le débat sur la souveraineté — économique, sécuritaire, culturelle — structure de plus en plus les agendas politiques africains, le PNEV offre un cas d’étude remarquable sur la façon dont un État peut tenter de traduire cette aspiration en politique publique concrète.
Reste la question de fond, que le programme lui-même n’esquive pas : les valeurs ne se décrètent pas. Elles se vivent, se transmettent, s’incarnent dans des comportements quotidiens. La vraie mesure du succès du PNEV ne se lira pas dans les textes, mais dans les cours d’école, les administrations et les marchés du Mali de demain.
Chiencoro Diarra
En savoir plus sur Sahel Tribune
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
