Les FAMa et leurs partenaires russes sont entrés dans Kidal le 6 octobre 2026, après l’annonce par le FLA d’un « repli stratégique ». Pour Foula Massé, cette séquence révèle surtout les limites militaires de la coalition qui contrôlait la ville depuis avril.
Janvier 2024. Revenant sur la reprise de Kidal du 14 novembre, le général d’armée Assimi Goïta saluait l’effet des « frappes récurrentes de nos vecteurs aériens, de jour comme de nuit », qui avaient fini par pousser l’ennemi à la débandade. Ce 6 octobre 2026, la formule n’a rien perdu de son actualité. Le matin du 6 octobre, l’État-Major général des Armées annonçait l’engagement, « dans le cadre de la réadaptation du dispositif de l’opération Dougoukoloko », d’opérations aéroterrestres d’envergure dans la région de Kidal, conduites avec les partenaires russes. Trois objectifs étaient fixés : traquer les groupes armés terroristes dans toute la région, détruire leurs sanctuaires et leurs réseaux d’approvisionnement, restaurer durablement la sécurité des populations et la libre circulation des personnes et des biens.
frappes récurrentes de nos vecteurs aériens, de jour comme de nuit
Dans la foulée, le FLA diffusait son communiqué n°022/BE/FLA/2026, signé à Kidal par son porte-parole, Mohamed Elmaouloud Ramadane, pour annoncer le retrait de ses combattants. Selon des sources sécuritaires citées par la presse, la colonne partie d’Anéfis dans la matinée est entrée dans la ville vers 13 heures. Le drapeau national flotte de nouveau sur Kidal.
Cette issue n’est pas tombée du ciel. Elle couronne une montée en puissance patiente : frappes répétées sur la ville depuis la fin avril, défense acharnée d’Anéfis en juillet, densification des points d’appui d’Anéfis et d’Aguelhoc le week-end dernier, frappes de précision sur Kidal le 4 octobre puis sur Tinzaouatène le 5. Le FLA n’a pas choisi de partir. Il a constaté qu’il ne pouvait plus tenir face à une armée malienne plus déterminée, plus combattive et donc plus professionnelle. Une armée dotée désormais d’équipements de pointe pour faire face à des situations complexes.
Le paradoxe d’un retrait « sans combat »
Le communiqué du FLA mérite d’être lu lentement, car il se contredit à chaque paragraphe. Il affirme d’abord que le retrait s’est opéré sans qu’aucun combat direct n’ait opposé ses forces à l’adversaire. Il reproche ensuite à cet adversaire d’éviter les « contacts terrestres immédiats ». Les deux phrases ne peuvent être vraies ensemble que d’une seule manière : l’armée avançait, et le FLA est parti avant qu’elle n’arrive.
Car il faut bien comprendre ce que recouvre la formule « sans combat ». Elle ne décrit pas une armée hésitante qui aurait trouvé une ville vide par hasard. Elle décrit une force armée qui, se sachant incapable de soutenir le choc, a préféré évacuer ses positions plutôt que de les défendre. Dans toutes les doctrines militaires du monde, cela porte un nom : céder le terrain. Habiller ce recul du vocabulaire de la maîtrise ne change rien à la carte. Le 25 avril, le FLA promettait Gao, Tombouctou et Ménaka. Le 6 octobre, il ne tient plus Kidal.
L’argument de la « mesure temporaire », destinée à préserver intactes ses capacités humaines et logistiques, n’est pas plus convaincant. Un mouvement qui se proclame défenseur d’un territoire et abandonne sa capitale symbolique sans tirer un coup de feu ne préserve pas ses capacités. Il en reconnaît les limites.
Les « vecteurs aériens », grief de ceux qui n’en ont pas assez
Le cœur rhétorique du communiqué est ailleurs. La dénonciation d’une « utilisation disproportionnée de vecteurs aériens ». Le procédé est connu. Il consiste à présenter comme une faute morale ce qui n’est qu’une supériorité de moyens.
Rappelons une évidence. L’aviation, les drones et l’artillerie sont des moyens de guerre licites, employés par toutes les armées du monde. Le droit international humanitaire ne proscrit pas la puissance aérienne. Il encadre son usage par les principes de distinction, de précaution et de proportionnalité, appréciés au regard de l’avantage militaire attendu. Qu’une armée nationale emploie ses avions et ses drones contre des groupes armés qui occupent une ville de son propre territoire n’a, en soi, rien de « disproportionné ». C’est le cas inverse qui serait absurde : exiger d’un État qu’il renonce à ses moyens pour se battre à armes égales avec ceux qui l’attaquent.
Il y a d’ailleurs une ironie cruelle dans ce reproche. Le FLA n’a jamais renoncé à la guerre par les airs. Il en manque simplement. Le 24 mars puis le 7 avril 2026, le camp des FAMa et de l’Africa Corps à Aguelhoc a été visé par des drones kamikazes de type FPV, attaques que le FLA a lui-même revendiquées. Ce mode opératoire est devenu récurrent contre les positions de l’armée dans le Nord. Lors de l’assaut des 25 et 26 avril sur Kidal, le gouverneur de la région, le général El Hadj Ag Gamou, a décrit des assaillants disposant de drones de reconnaissance et de combat, de véhicules piégés lancés contre les positions et d’artillerie lourde. Le même jour, à Kati, un véhicule kamikaze bourré d’explosifs coûtait la vie au ministre de la Défense, le général Sadio Camara, et à des membres de sa famille. L’attaque était revendiquée par le JNIM, l’allié du FLA.
Celui qui lance des drones kamikazes et des véhicules piégés n’a guère qualité pour dénoncer la disproportion des moyens d’autrui. Il ne regrette pas les vecteurs aériens. Il regrette de ne pas en avoir davantage.
Des civils invoqués, des civils exposés
Le FLA se présente comme le protecteur des « rares populations civiles encore présentes dans la ville ». L’aveu est là, dans l’adjectif. Si les civils sont devenus rares à Kidal, c’est que la ville s’est vidée sous son administration. Les témoignages recueillis après le 25 avril évoquaient déjà des départs massifs d’habitants, des pillages et une peur diffuse. Cinq mois de gouvernance FLA-JNIM, avec l’application d’une charia présentée comme « atténuée », n’ont pas fait revenir les familles.
Il faut aussi rappeler une règle élémentaire du droit des conflits. La partie qui installe ses combattants, ses dépôts et ses véhicules au milieu des habitations engage sa propre responsabilité dans les risques qu’elle fait courir à la population. Retranchés dans les bâtiments publics de Kidal, le gouvernorat et l’ancien camp militaire, les combattants du FLA et du JNIM ont transformé la ville en bouclier.
Une coalition qui s’effrite
La chute de Kidal en avril reposait sur une alliance. Le FLA apportait l’ancrage local et la vitrine politique, le JNIM la puissance de feu et les réseaux. Ce pacte avait un prix, l’acceptation de la loi islamique par un mouvement qui se disait séculier, et il avait une faiblesse, l’asymétrie entre un partenaire dominant et un partenaire dépendant. Plusieurs spécialistes du terrorisme sahélien avaient prévenu que la gestion de Kidal serait le test de cette entente.
Le test est concluant, mais pas dans le sens espéré par ses promoteurs. Le communiqué du 6 octobre ne mentionne pas une seule fois le JNIM. Il ne dit rien de la manière dont l’allié terroriste a contribué à la défense de la ville, ni de l’endroit où il se trouve désormais. Ce silence en dit long. Lorsque la pression militaire devient constante, les coalitions de circonstance révèlent ce qu’elles sont : des arrangements que chacun abandonne dès que le coût dépasse le bénéfice.
Reste cependant une question que le FLA devra un jour affronter : comment un mouvement qui revendique le soutien des « fils de l’Azawad » peut-il justifier de s’être allié à l’organisation qui ensanglante les villages du centre, assiège les routes du sud et a revendiqué l’assassinat d’un ministre de la République ? La qualification de terrorisme retenue par Bamako n’est pas une invective : c’est la description d’une alliance assumée.
Ce que dit la reprise de Kidal
Pour la Transition, l’enjeu dépasse la conquête d’une ville. Le 25 avril, ses adversaires avaient misé sur l’effondrement : décapiter le commandement, briser la chaîne militaire, provoquer la débandade. L’État a encaissé le choc le plus violent de son histoire récente, perdu un ministre de la Défense, subi des embuscades meurtrières à Tabrichat et une attaque sanglante à Dioura. Il n’a ni cédé ni négocié sa souveraineté. Le président de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta, a repris lui-même le portefeuille de la Défense. L’armée a réorganisé son dispositif, tiré les leçons de ces derniers mois et choisi la méthode plutôt que la précipitation.
La séquence d’octobre en est l’illustration : aveugler l’adversaire par le renseignement, l’user par des frappes sur ses véhicules et ses dépôts, consolider les points d’appui, puis avancer. Ce n’est pas la rapidité qui a fait tomber Kidal. C’est plutôt la constance. La présence aux côtés de l’armée de combattants du MSA et du GATIA (selon des informations non officielles) rappelle par ailleurs que le Nord n’est pas un bloc, et que nombre de Touaregs et d’Arabes refusent de se laisser représenter par une coalition alliée à Al-Qaïda.
Tenir, administrer, réconcilier
La victoire d’aujourd’hui ne doit pas faire oublier la leçon d’avril. En 2023, l’armée était entrée dans Kidal. En 2026, elle en a été chassée. Reprendre une ville ne suffit pas, il faut la tenir. Le FLA l’a écrit en toutes lettres. Il considère son retrait comme temporaire. Il faut s’attendre à des tentatives de harcèlement, à des drones lancés contre les nouvelles positions, à des engins explosifs sur les axes logistiques. La sécurisation des routes entre Gao, Anéfis, Kidal et Aguelhoc sera le véritable baromètre des semaines à venir, tout comme l’extension des opérations vers Tessalit, Abeïbara et la bande frontalière de Tinzaouatène.
Tenir, c’est aussi administrer. Le retour des services de l’État, de la santé, de l’école, de l’eau et de l’électricité, conditionne celui des familles parties depuis avril. C’est enfin réconcilier. La Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation nationale, consacrée par la loi n°2025-042, offre le cadre dans lequel les habitants de Kidal, y compris ceux qui ont été tentés par la rébellion, peuvent retrouver leur place dans la République. Une armée nationale qui protège, une administration qui sert, une justice qui distingue entre les combattants et les civils. Voilà ce qui rendra la reprise de Kidal définitive.
Le FLA conclut son communiqué en promettant de poursuivre « son combat politique ». Il a raison sur un point : la question du Nord est politique. Mais elle se règle à Bamako, dans le cadre des institutions maliennes, et non par des alliances avec Al-Qaïda ni par des drones lancés contre des soldats.
Foula Massé
