Home A la Une [Tribune] IA et littérature : l’excellence humaine devient-elle suspecte ?

[Tribune] IA et littérature : l’excellence humaine devient-elle suspecte ?

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Le retrait de C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien de la première liste du prix Goncourt, sur fond d’allégations liées à l’utilisation de l’intelligence artificielle, dépasse désormais le seul cadre littéraire. Entre fiabilité des outils de détection, soupçons de plagiat et interrogation sur la nature de l’excellence humaine, cette affaire invite à repenser la création à l’ère de l’IA.

C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, romancier haïtien sélectionné sur la première liste du prestigieux prix Goncourt, est retiré de cette liste vendredi dernier par l’Académie Goncourt en raison des allégations d’utilisation de l’IA par l’écrivain dans la rédaction de cet ouvrage. Un véritable tsunami dans le monde littéraire et de la création artistique de façon générale dans le monde.

L’affaire Thélyson Orélien et le doute autour de l’IA

Toute l’affaire est partie d’une publication sur X utilisant Pangram, outil de détection d’IA, prétextant la rédaction de cet ouvrage avec l’aide de l’IA. Mais la décision du Goncourt a ensuite fait état de « plagiats » et de résultats convergents provenant de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes.

En plus de Pangram et des autres recherches, un outil de vérification utilisé par l’AFP aurait notamment donné une conclusion différente, et plusieurs autres détecteurs ont livré des résultats divergents.

Ainsi donc, les mêmes qui avaient été pourtant attirés par les qualités de ce roman, le jugeant comme l’un des meilleurs romans de cette rentrée littéraire, s’interrogent aujourd’hui. La trop grande réussite de l’écriture d’Orélien lui aurait-elle donc été préjudiciable ? À l’ère de l’IA, la très grande performance soulèvera-t-elle des soupçons d’inhumanité ? 

Le monde dans le monde nous entrons, si nous n’y sommes pas déjà, plus on est performant, plus l’on pourrait être accusé d’artificialité. Quel paradoxe ! Car, pour paraphraser le philosophe français du XVIIIe siècle Jean-Jacques Rousseau, la perfectibilité ne signifie pas que l’homme est destiné à la perfection ; elle signifie qu’il possède la faculté de se transformer et de développer indéfiniment ses capacités. Malheureusement, nous avons pris l’habitude d’associer l’œuvre humaine à certaines limites : l’erreur, l’irrégularité, la lenteur, les hésitations, les reprises et même les maladresses.

Popper : l’erreur comme moteur du progrès

L’affaire Orélien annonce-t-elle donc une époque où certaines formes d’excellence stylistique pourront elles-mêmes devenir suspectes ? Ce qui est désormais suspect n’est peut-être pas la perfection, mais l’absence de traces de l’imperfection humaine.

Le problème n’est donc plus que la perfection serait intrinsèquement inhumaine, mais que certaines formes de perfection apparente entrent en contradiction avec notre représentation de la condition humaine. Du coup, tout ce qui devait témoigner de notre perfectibilité tend aujourd’hui, lorsqu’il devient trop parfait, à éveiller le soupçon de notre artificialité.

Si Rousseau nous rappelle que l’homme est un être perfectible, Popper nous invite plutôt à préciser ce que peut signifier cette perfectibilité : non pas l’accès à la perfection, mais la capacité à produire des solutions, à corriger ses erreurs et à affronter de nouveaux problèmes. « Le monde n’est pas seulement chaos, chute, souffrance. Il est également fait de turbulences, de défis, d’émergences aussi fécondes qu’imprévisibles », écrit Jean Baudouin dans la préface d’À la recherche d’un monde meilleur de Karl Popper.

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Le monde n’est pas seulement chaos, chute, souffrance. Il est également fait de turbulences, de défis, d’émergences aussi fécondes qu’imprévisibles

Tous les organismes vivants sont à la recherche permanente d’un monde meilleur, explique Karl Popper.

Qu’est-ce qui permet encore de reconnaître une œuvre humaine ?

À la recherche d’un monde meilleur est un ouvrage, parmi tant d’autres, qui nous parle directement aujourd’hui avec tous les défis liés à la révolution technologique (IA), à la géopolitique et géostratégie, faisant peser sur les États et par ricochet les peuples, des défis énormes en matière de gouvernance, mais aussi et surtout de paix et de stabilité.

L’affaire Thélyson Orélien pose peut-être une question qui dépasse largement la littérature : à mesure que l’intelligence artificielle devient capable de produire des œuvres qui imitent les signes extérieurs du talent humain, l’excellence elle-même risque-t-elle de devenir suspecte ? Si Rousseau voyait dans la perfectibilité l’une des facultés distinctives de l’homme, l’ère de l’IA nous oblige paradoxalement à repenser ce qui, dans notre capacité à nous perfectionner, permet encore de reconnaître l’humain.

En définitive, il conviendrait d’admettre que la véritable singularité humaine ne se trouverait plus dans la capacité à produire une œuvre parfaite, mais plutôt dans celle de reconnaître ses erreurs, de les discuter, de les corriger et d’en tirer de nouveaux problèmes à résoudre. D’où la notion de « dialectique des problèmes » chez certains penseurs. 

F. Togola 

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