Karl Popper pensait que toute connaissance digne de ce nom doit pouvoir être réfutée. Mais à l’ère du deepfake, de la désinformation algorithmique et du mensonge industriel, le principe même de réfutation est en crise. Non pas parce qu’il est faux. Mais parce que les conditions structurelles qui permettaient sa mise en œuvre ont été méthodiquement sabotées.
Il existe un test simple pour distinguer une connaissance sérieuse d’une imposture intellectuelle. Posez cette question : qu’est-ce qui vous ferait changer d’avis ? Si votre interlocuteur répond clairement, il est dans le domaine de la connaissance. S’il répond que rien ne pourrait l’ébranlé, il est dans le domaine du dogme — ou de la propagande. Ce test, c’est le philosophe Karl Popper qui l’a inventé. Il l’appelle la falsifiabilité.
Popper a bâti sur ce principe toute sa philosophie des sciences. Une théorie scientifique doit, pour mériter ce nom, formuler des prédictions précises : des affirmations qui pourraient, si l’observation les contredit, prouver que la théorie est fausse. C’est en prenant ce risque que la science progresse : non pas en accumulant des confirmations, mais en éliminant des erreurs. La connaissance avance par réfutations.
Ce principe, penser pour les sciences naturelles, vaut bien au-delà du laboratoire. Il vaut pour le journalisme, pour le débat politique, pour la vie ordinaire des citoyens confrontés quotidiennement à des affirmations qu’ils doivent évaluer. Et c’est précisément là que se noue la crise que nous traversons : à l’ère du numérique, les conditions structurelles qui permettaient la réfutation ont été systématiquement érodées.
Quand la réfutation devient impossible
La réfutation, au sens poppérien, suppose trois conditions. Il faut qu’une affirmation soit suffisamment précise pour qu’on puisse identifier ce qui la rendrait fausse. Il faut que les faits pertinents soient accessibles à ceux qui cherchent à vérifier. Il faut enfin que la correction atteigne ceux qui ont reçu l’information initiale. Sur chacun de ces trois points, l’environnement numérique contemporain oppose des obstacles redoutables.
Premièrement, la désinformation sophistiquée a appris à rendre ses affirmations intentionnellement vagues. Des emplois seront créés — combien, ou quand ? Des liens existent entre telle organisation et telle puissance étrangère — lesquels, documente comment ? La vigueur est une protection contre la réfutation. Elle permet à une affirmation d’être à la fois suffisamment précise pour faire effet et suffisamment floue pour résister à toute mise à l’épreuve.
Deuxièmement, les algorithmes de recommandation construisent des univers informationnels hermétiques — les fameuses chambres d’écho. Le biais de confirmation, que Gaston Bachelard identifiait comme le premier des obstacles épistémologiques, est désormais industriellement organisé par des plateformes dont l’intérêt économique est de maintenir l’engagement — et donc l’émotion, et donc la certitude.
Troisièmement, et c’est peut-être le plus grave : les corrections ne suivent pas. Selon des experts en fact-checking, la faible portée des corrections face à la viralité des fausses informations est le problème central. L’information fausse voyage à la vitesse des réseaux sociaux. La correction arrive à pied. La falsifiabilité suppose une symétrie d’accès à la vérité que le numérique a systématiquement brisée.
Le mensonge a revêtu le costume de la preuve
Ce qui rend la situation particulièrement périlleuse, c’est que la désinformation contemporaine ne se présente plus comme un mensonge. Elle a compris que l’époque valorise la preuve, le chiffre, l’expert. Alors elle s’y est conformée. Elle produit des études, des statistiques, des graphiques, des rapports. Elle cite des sources — qui citent d’autres sources — qui renvoient, à la fin de la chaine, a une source unique parfois inexistante ou délibérément falsifiée.
Myret Zaki, journaliste économique, a documenté ce phénomène avec précision : ce qu’elle appelle la désinformation venant d’en haut — celle qui se niche dans les rapports officiels, les chiffres institutionnels, les communiqués de presse. Les données vraies sont sélectionnées, déshabillées de leur contexte, recombinées de manière à produire une représentation radicalement trompeuse de la réalité. Tout est vérifié, rien n’est vrai. La désinformation sophistiquée a appris à vêtir le mensonge du costume de la preuve : chiffres, graphiques, expertises, sources croisées.
Descartes exigeait des idées claires et distinctes pour qu’elles puissent prétendre à la vérité. Mais que faire quand des acteurs disposant de ressources considérables ont appris à fabriquer l’apparence de cette clarté ? L’intelligence artificielle générative a porté cette capacité à un niveau inédit. Des avatars numériques se font passer pour des journalistes d’investigation. Des vidéos synthétiques montrent des personnalités publiques tenir des propos qu’elles n’ont jamais tenus. L’observation elle-même peut être fabriquée.
L’induction ou le piège de la répétition
Karl Popper avait identifié, longtemps avant l’ère numérique, le talon d’Achille de la cognition humaine face à la manipulation : le principe d’induction. Nous généralisons à partir de cas particuliers. Nous faisons confiance à ce que nous avons déjà vérifié. Nous croyons davantage ce qui est répété. Si une affirmation est reprise par dix médias différents, notre cerveau lui accorde spontanément une crédibilité décuplée.
Popper jugeait l’inductivisme dangereux et insoutenable d’un point de vue logique : aucune accumulation de confirmations ne peut établir une loi universelle. Un seul cygne noir suffit à ruiner l’affirmation tous les cygnes sont blancs. Mais au-delà de la logique, il voyait dans l’inductivisme naïf un risque politique : celui de confondre la répétition avec la preuve. La désinformation industrielle a précisément compris cela.
En multipliant la diffusion d’un même message à travers des canaux apparemment distincts — médias, réseaux sociaux, comptes anonymes, sites satellites —, elle simule l’indépendance des sources. Elle fabrique une répétition qui ressemble à une convergence de vérifications. David Hume avait raison : c’est l’habitude, et non la raison, qui guide la plupart de nos jugements. Et l’habitude se fabrique. À l’ère des algorithmes, elle se fabrique à l’échelle de millions d’individus simultanément.
La réfutation comme pratique collective
Popper n’était pas pessimiste pour autant. Sa philosophie est une philosophie de la confiance dans la raison humaine — à condition que cette raison s’exerce collectivement, dans des institutions qui organisent la critique. La science progresse parce que les scientifiques opèrent dans des structures — revues à comité de lecture, séminaires, réplication des expériences — qui institutionnalisent la mise à l’épreuve critique.
C’est précisément ce qui manque à notre espace informationnel. Non pas des individus plus lucides — ils existent, nombreux — mais des institutions qui organisent la réfutation collective. Le fact-checking, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, n’est que la réplique artisanale de ce que le numérique a industrialisé. Spinoza disait que seul un esprit libre peut accéder à la vérité. Mais la liberté de l’esprit n’est pas une condition naturelle : elle se construit, elle s’entretient, elle se défend politiquement.
Reformuler la falsifiabilité pour le XXIe siècle
Le principe poppérien de falsifiabilité reste notre meilleur outil épistémologique. Mais pour qu’il conserve sa puissance dans l’environnement numérique, il doit être complémenté par trois exigences pratiques.
Premièrement, la précision réfutable : une information doit être formulée avec suffisamment de nettetés pour que ses conditions d’invalidation soient identifiables. L’affirmation vague est protégée contre la réfutation par construction — elle doit être traitée avec la même méfiance qu’une proposition non falsifiable en science.
Deuxièmement, la traçabilité des sources : remonter jusqu’à la source primaire, identifier qui l’a produite, dans quel contexte. La multiplication des reprises ne constitue pas une vérification — c’est souvent le contraire. Troisièmement, la symétrie de correction : si une information fausse a atteint un million de personnes, sa réfutation doit aspirer à les atteindre aussi. C’est une exigence démocratique autant qu’épistémologique.
La falsifiabilité est un humanisme
Kant formulait l’exigence dans Qu’est-ce que les Lumières ? : saper Aude — ose te servir de ton propre entendement. Non pas le doute nihiliste qui dissout toute certitude, mais le doute méthodique qui interroge, vérifie, met à l’épreuve. C’est cet acte qui définit le citoyen émancipé, par opposition au sujet docile qui reçoit passivement les représentations que le pouvoir lui offre.
Dans un monde où des acteurs disposant de ressources considérables ont fait de la désinformation une stratégie de gouvernement, économique ou politique, cet acte de doute est devenu subversif. Douter d’une information virale, remonter à sa source, demander ce qui la rendrait fausse — c’est un acte de résistance. Pas spectaculaire, mais fondamental.
Peut-on encore réfuter une information à l’ère numérique ? Oui — mais à condition de comprendre que la réfutation n’est plus un acte individuel de vérification. C’est un effort collectif, institutionnel, politique. Popper nous l’avait dit à sa manière : la connaissance progresse par l’élimination des erreurs. Encore faut-il se donner les moyens d’éliminer.
F. Togola
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