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[Tribune] L’écrivain, le soupçon et la machine

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Les soupçons d’utilisation de l’intelligence artificielle entourent de plus en plus plusieurs œuvres littéraires primées ou sélectionnées. Ces allégations ravivent un débat majeur sur l’avenir de la création. Du cas de C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien aux expériences d’autres écrivains, la question dépasse désormais les prix littéraires pour interroger finalement la définition même de l’auteur et la place de l’humain face à la machine.

Le monde se dirige droit vers une pleine domination de l’homme par les machines. L’irrationalisme a atteint de nos jours un niveau qui inspire de la compassion pour l’humanité. La polémique autour du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne, fait comprendre le pire à travers les réactions de part et d’autre du monde. Des réactions provenant de divers horizons et divers domaines d’activités. L’ouvrage, sélectionné au Goncourt ainsi qu’au Renaudot dès la première liste, le 2 septembre 2026, a été retiré de la sélection du Goncourt trois semaines plus tard, selon un communiqué de l’Académie Goncourt publié le 25 septembre 2026. Mais ce que toutes celles-ci sous-entendent, c’est le dépassement de l’humain par l’Intelligence artificielle. La créature aurait dépassé le maître en créativité, si l’on en croit les soupçons qui pèsent sur lui. Son texte, présumé très largement généré par l’IA, a été sélectionné dans deux prestigieux prix littéraires, au détriment de productions supposément humaines.

De Rie Kudan à Jamir Nazir, des précédents qui interrogent

Les différentes réactions autour du roman à succès d’Orélien, ou doit-on dire des machines, font apparaître toutefois un paradoxe fâcheux qui déçoit quant à la direction empruntée par l’humanité. Un paradoxe qui nous rappelle certaines autres inventions de l’humanité. On reproche au roman d’être généré à l’aide de l’IA et on sanctionne l’auteur sans aucune autre forme de procès que les « réactions de chercheurs ou de journalistes ». Cela surprend de voir la rationalité planétaire tombée aussi bas. Malgré l’avènement de l’ordinateur, on sait que certains créateurs restent toujours méfiants et préfèrent se servir de leurs cahiers ou feuilles A4, et de leur stylo pour produire. Ils estiment que les machines rendent paresseux et ne développent pas l’intelligence. C’est le même phénomène auquel nous assistons aujourd’hui avec l’IA.

Pourtant, Orélien n’est pas le premier. En janvier 2024, la romancière japonaise Rie Kudan a remporté le prix Akutagawa, une prestigieuse récompense littéraire du Japon (souvent comparée au prix Goncourt), pour son roman futuriste intitulé Tokyo-to Dojo-to (La Tour de la compassion de Tokyo). Lors d’une cérémonie publique suivant sa victoire, elle a ouvertement déclaré avoir utilisé ChatGPT pour l’aider à rédiger son œuvre.

En 2026, The Serpent in the Grove, une nouvelle de Jamir Nazir, remporte le Commonwealth Short Story Prize, en Grande-Bretagne. Des lecteurs l’accusent d’avoir écrit son œuvre avec l’intelligence artificielle. L’auteur, lui, assure que non. Les organisateurs mènent une enquête approfondie — interrogatoire sur le processus créatif, examen des brouillons — avant de l’innocenter, reconnaissant qu’il n’existe pas aujourd’hui de méthode suffisamment fiable pour trancher ce genre de soupçon avec certitude. L’auteur a donc gardé son prix littéraire.

Tous les soupçons ne connaissent pas le même dénouement. En 2026, le premier roman policier de l’écrivain nigérian Jerry Adedayo Falade, Call Me, I’ll Hide the Body, déclenche aux États-Unis une véritable bataille littéraire et économique. 14 maisons d’édition se disputent le manuscrit. Une offre dépasse les deux millions de dollars. Et puis… tout s’effondre. Des doutes apparaissent sur une possible utilisation de l’intelligence artificielle. Son agence finit par retirer le manuscrit, le livre ne paraîtra donc sûrement pas, faute de pouvoir authentifier la manière dont le livre a été écrit. Jerry Adedayo Falade, lui, reconnaît avoir utilisé l’IA pour faire des recherches, mais pas pour rédiger le texte.

« Human Authored » : certifier qu’un livre a été écrit par un humain

Pour vérifier la bonne foi des auteurs et rassurer les lecteurs, une organisation d’écrivains américaine, l’Authors Guild, propose depuis 2025 une certification baptisée « Human Authored », que l’on pourrait traduire par « écrit par un humain ». Le dispositif a été étendu en mars 2026 à tous les auteurs dont les livres sont publiés aux États-Unis. Les écrivains apposent un petit logo sur leur livre pour certifier que le texte n’a pas été généré par une intelligence artificielle.

S’agissant des allégations de plagiats par Orélien, qui seraient découvertes elles aussi grâce à des outils nés avec l’IA, il convient de préciser qu’aujourd’hui tous les auteurs ou écrivains, de façon générale, peuvent être considérés, en quelque sorte, comme des « plagiaires intelligents », du moment qu’« il n’existe rien de nouveau sous le soleil ». Rien ne sera donc écrit ou dit aujourd’hui qui ne l’aura déjà été. Le monde de façon globale se trouve dans un cycle de répétition permanente. La roue ne cesse de tourner. L’humain se perfectionnant au fur et à mesure ne fait que perfectionner ses productions. Toute nouvelle production a pour fondement les ruines de ses prédécesseurs.

Malheureusement, il ne faudrait pas s’attendre à une meilleure compréhension de l’utilisation de ces inventions technologiques de sitôt. Nombreux sont les adultes d’aujourd’hui qui resteront méfiants des IA et resteront attachés au cycle, qui sera bientôt vu comme archaïque, et qui consiste à tout saisir : produire, relire, effacer, réécrire, relire, in fine, pour trouver plus de perfection. Pendant ce temps, le monde progressera si vite qu’il dépassera ces processus.

Vers de nouvelles règles pour la création littéraire à l’ère de l’IA ?

Néanmoins, plus l’humanité progressera, plus des lois définiront les cadres d’utilisation de l’IA dans les différents secteurs tout en posant des limites à son intervention. C’est en ce moment-là que des créations comme C’était ça ou mourirpourraient être citées comme des martyrs de ce bouleversement du monde artistique et épistémologique.

En attendant, de toute évidence, l’humanité vient une fois de plus de confirmer la toute-puissance de l’IA sur l’humain. On est de plain-pied dans l’ère de l’aliénation. On se trouve dépassé par les produits de notre esprit. Des produits capables désormais de rivaliser avec nous et de nous dépasser dans les concours de création artistique. Que reste-t-il donc de l’humain ? Où se dirige finalement le monde ? Faut-il continuer de fuir l’IA ou de la concurrencer ? Le temps finira par imposer des réponses adéquates.

Fousseni Togola 

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