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L’homme connecté contre l’homme pensant

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Les technologies de l’information étaient censées nous rapprocher, nous émanciper, nous éclairer. Elles font le contraire : elles nous isolent les uns des autres, nous noient sous les fausses informations et érigent l’opinion en vérité. Ce n’est pas une crise de l’information. C’est une crise de l’humanité.

« La crise de l’information est d’abord le signe d’une société en crise. » Thomas Huchon et Jean-Bernard Schmidt, auteurs d’Anti fake news, formulaient ainsi, avec une économie de mots saisissante, le diagnostic de notre époque. Non pas une crise parmi d’autres, une crise sectorielle, technique, conjoncturelle. Mais une crise organique, qui touche à ce que nous sommes, à la manière dont nous communiquons, à la façon dont nous formons nos croyances et décidons de ce qui est vrai.

Cette crise, nous la vivons chaque jour. Mais nous la vivons si intimement, si naturellement intégrée à nos habitudes, que nous en avons perdu la conscience aiguë. Il faut parfois la nommer pour la voir.

Dans le grin, personne ne parle plus

Prenons un exemple concret, ancré dans la réalité malienne que je connais. Dans un grin, ce cercle d’amis, cet espace de convivialité et de parole qui est l’une des institutions les plus précieuses de nos sociétés sahéliennes, quelque chose a changé. Là où se tenaient autrefois des discussions animées, des échanges sur la politique, la famille, le quartier, l’actualité, règne désormais un silence étrange. Un silence peuplé de regards baissés vers des écrans.

Chacun scrolle sur Facebook, TikTok, Instagram. Certains écoutent des vocaux dans un groupe WhatsApp. Pour les femmes, c’est souvent Snapchat. On est ensemble. Physiquement présents dans le même espace, souvent depuis des années, et pourtant profondément séparés. On devient plus proches de ceux qui nous sont éloignés et plus éloignés de ceux qui nous sont pourtant proches.

Cette image du grin silencieux n’est pas anecdotique. Elle est le symptôme visible d’une transformation profonde de la sociabilité humaine. Les technologies de communication, au lieu de nous rapprocher, nous éloignent chaque jour un peu plus. Ce n’est pas un paradoxe. C’est leur logique propre. Elles créent de la proximité virtuelle pour mieux occuper l’espace de la proximité réelle.

La discussion comme rempart, et son effacement

Ce recul de la conversation n’est pas une perte de confort social. C’est une catastrophe épistémologique et politique. Renée Bouveresse-Quilliot, dans son ouvrage Karl Popper ou le rationalisme critique, formulait une vérité que l’on devrait inscrire en lettres d’or : « la discussion est l’antidote à la guerre ».

La discussion, le vrai dialogue, celui où l’on s’écoute, où l’on se contredit, où l’on cherche ensemble quelque chose de plus grand que soi, est le mécanisme fondamental par lequel les sociétés humaines fabriquent de la cohésion, traitent leurs conflits et s’approchent de la vérité. Karl Popper en avait fait la pierre angulaire de sa philosophie : la connaissance progresse non par accumulation de certitudes, mais par la confrontation critique des idées.

Quand cette discussion disparaît, remplacée par le monologue du scroll, par l’écho de la chambre algorithmique, par la bulle de filtre qui ne renvoie que ce que l’on pense déjà, c’est le fondement même de la vie commune qui s’effondre. Une société où les individus ne se parlent plus, ne se contredisent plus, comment peut-on espérer qu’ils se comprennent ? Et comment peut-on espérer que la vérité y circule encore librement ?

L’individualisme forcené et la fabrique du faux

Le corollaire de cette désintégration de la communication interpersonnelle est l’installation d’un individualisme forcené. Chacun croit ce que lui disent ses réseaux sociaux, et à rien de plus. On fait davantage confiance à un personnage fictif inventé par un bot qu’au voisin, au frère ou au père. La caution de l’écran a remplacé la caution de la relation.

Nous entrons ainsi dans l’ère de la surestimation de soi. Le toujours-c’est-moi-qui-sais-le-mieux. L’autre est en retard, dépassé, mal informé. Nous sommes à l’époque des intellectuels en carton. Plus on se croit détenteur de la connaissance, plus on s’en éloigne. Celui qui croit maîtriser ces nouveaux outils et avale, comme des versets révélés, tout ce qu’il y apprend, creuse profondément son propre fossé d’ignorance.

C’est précisément ce que Socrate avait compris il y a vingt-cinq siècles, et que nous redécouvrons aujourd’hui à nos dépens : la pire forme d’ignorance est celle qui ne se connaît pas elle-même. Nous sommes tellement noyés de fausses informations venant de tous les côtés que nous ne savons plus où se trouve le vrai. La vérité a tellement cohabité avec l’opinion qu’on a fini par les confondre.

Quand l’opinion prend la place de la vérité

Au fil du temps, les uns et les autres semblent se sentir mieux dans les opinions que dans la vérité. La raison en est simple et redoutable : l’opinion qui confirme nos croyances est plus apaisante qu’une vérité qui les contredit. Le cerveau humain, câblé pour la cohérence et le confort cognitif, préfère la flatterie de la confirmation au dérangement de la réfutation.

Les algorithmes des plateformes ont compris cela, et l’ont industrialisé. Ils ne cherchent pas à nous informer. Ils cherchent à nous maintenir en ligne. Et ce qui maintient l’attention, c’est l’émotion : la colère, la peur, l’indignation, le sentiment de supériorité. La désinformation est émotionnellement efficace. Elle nous donne raison contre le monde. Elle nous rend intelligents sans effort. « Nous sommes devenus esclaves d’outils tellement perfectionnés que nous n’en saisissons plus le mode de fonctionnement. Ce sont bien des « boîtes noires. », expliquent Marc Dugain et Christophe Labbé, dans L’homme nu : la dictature invisible du numérique.

Voilà le vrai danger. Non pas que les gens soient stupides, ils ne le sont pas. Mais que les conditions dans lesquelles ils reçoivent l’information rendent la pensée critique structurellement défavorisée. La contradiction, ce véritable moteur de transformation et de progrès intellectuel, n’est plus la bienvenue. À sa place, on installe le dogmatisme : toujours se sentir détenteur de la vérité, au détriment de l’autre.

Les fake news ne sont pas la cause de cette crise. Elles en sont la conséquence. Elles prospèrent dans le terrain que prépare l’individualisme forcené. Un terrain où chacun est convaincu de savoir, où personne ne doute, où la vérification est perçue comme une offense à l’intelligence personnelle.

Refonder l’humanisme à l’ère des machines

Face à ce phénomène dont souffrent nos sociétés, une réponse s’impose : refonder l’humanisme sur de nouvelles bases. Non pas rejeter les technologies, elles offrent des possibilités inédites d’accès à la connaissance, à l’éducation, au monde. Mais refuser de leur abandonner sans condition ce qui a toujours fait la beauté de l’humanité : la capacité à penser, à douter, à dialoguer, à se contredire.

Comme le remarquent Marc Dugain et Christophe Labbé, les big data ont « ouvert la boîte à Pandore » en mettant en concurrence l’homme et les machines. « Tout allait bien sur la planète Soror. Nous avions des machines pour faire les tâches les plus simples et, pour les autres, nous avions dressé des grands singes, fait dire Pierre Boulle à l’un des personnages de son roman La Planète des singes. Pendant ce temps, nous avons cessé d’être actifs physiquement et intellectuellement, même les livres enfantins ne nous intéressaient plus. Et, pendant ce temps, ils nous observaient. », cite Marc Dugain et Christophe Labbé dans leur ouvrage. 

Si l’homme renonce à l’exercice de la raison, s’il troque son intelligence contre l’intelligence artificielle, sa parole contre le scroll, son jugement contre l’algorithme, il ne conquiert pas le monde. Il se laisse conquérir par ses propres outils. Et dans cette aliénation, la vérité, que l’homme a pourtant cherchée depuis ses origines, sera définitivement perdue de vue. À sa place, l’opinion ou le mensonge sera érigé en vertu. L’homme vertueux sera celui qui sait agréablement mentir.

L’éducation est ici le premier rempart. Non l’éducation comme transmission de contenus, cette conception est aujourd’hui dépassée par la masse des informations disponibles, mais l’éducation comme formation du jugement. Apprendre à un enfant à vérifier une source, à identifier un biais, à distinguer un fait d’une opinion, à supporter la contradiction sans se sentir attaqué. Voilà ce que nos sociétés doivent aujourd’hui prioritairement enseigner.

L’homme doit se ressaisir, en continuant à se cultiver, à s’instruire, à se servir des nouveaux outils, sans devenir leur esclave. Popper nous l’avait dit : la société ouverte, celle qui résiste à la barbarie et au mensonge, n’est pas une société qui a résolu le problème de la vérité. C’est une société qui ne cesse jamais de le poser. Qui maintient vivante, à chaque génération, la question que Socrate posait déjà dans les rues d’Athènes : qu’est-ce que je sais vraiment, et comment le sais-je ?

Fousseni Togola 


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