Treize ans après son transfert à la Cour pénale internationale et son acquittement en appel, Laurent Gbagbo retrouve les faveurs de la communauté internationale, notamment de l’Union européenne. Analyse.
Il y a des retournements qui défient la logique, et la communauté internationale, notamment les Européens, semble exceller dans l’art de l’inconstance. En novembre 2011, Laurent Gbagbo était transféré à la Cour pénale internationale (CPI), conspué par la communauté internationale comme un symbole de la dérive autoritaire en Afrique. Il incarne alors l’homme à abattre, la figure de l’antidémocratisme. Et pourtant, treize ans plus tard, après un acquittement en appel qui a lavé son nom aux yeux de la justice, le même Laurent Gbagbo est invité à déjeuner par Francesca Di Mauro, représentante de Bruxelles à Abidjan, pour un échange avec les diplomates en poste. L’Europe, qui l’avait voué aux gémonies, semble maintenant prête à l’écouter.
Justice sélective ou opportunisme ?
Ce changement radical amène à se poser une question simple, mais essentielle : pourquoi ce retour soudain dans les bonnes grâces de la communauté internationale ? L’Europe, souvent présentée comme le phare des valeurs démocratiques, serait-elle en train de réviser ses principes en fonction de ses intérêts stratégiques ? Cette même institution qui, durant des années, a brandi la justice internationale comme un étendard pour justifier l’éloignement de Gbagbo, lui déroule maintenant un tapis diplomatique. Le paradoxe est flagrant.
Pendant plus d’une décennie, Gbagbo a été le bouc émissaire idéal, permettant à la communauté internationale de prouver sa rigueur morale et son attachement à la démocratie en Afrique. Mais l’acquittement, en théorie, aurait dû clore le chapitre d’un homme jugé innocent. Or, si la communauté internationale avait été fidèle à ses discours initiaux, elle aurait peut-être dû reconnaître cette erreur avec plus de franchise. Au lieu de cela, le retour de Gbagbo sur la scène internationale est passé sous silence, presque comme s’il n’avait jamais été injustement accusé.
En Côte d’Ivoire, la situation de l’ancien président est loin d’être résolue. Malgré son acquittement par la CPI, il reste inéligible, condamné dans l’affaire du casse de la BCEAO. Cette condamnation l’empêche de participer aux élections, à moins qu’une amnistie complète ne soit prononcée. Pourtant, la perspective de sa candidature future, même hypothétique, intéresse à nouveau la communauté internationale. Pourquoi ? Le retour de Gbagbo représente-t-il une opportunité pour Bruxelles de maintenir une influence subtile en Côte d’Ivoire, de garantir des échanges stratégiques sous couvert de normalisation diplomatique ?
L’Europe et ses principes à géométrie variable
Cette invitation à déjeuner, prévue pour mi-novembre, illustre l’inconstance de l’Europe. Comment peut-on prôner la stabilité, l’intégrité et la justice tout en convoquant un homme qui, pendant des années, était jugé infréquentable ? Il semble que les valeurs européennes, aussi nobles soient-elles sur le papier, peuvent se plier lorsque la géopolitique l’exige. Cette réhabilitation partielle pose la question de la sincérité des politiques européennes en Afrique : s’agit-il d’une reconnaissance tardive de l’erreur commise, ou d’un calcul cynique dans un jeu où le pragmatisme l’emporte sur la morale ?
Le message envoyé par la communauté internationale à l’Afrique est double. D’un côté, elle prétend être la garante de la justice et des valeurs démocratiques. De l’autre, elle montre qu’un acteur qu’elle a diabolisé hier peut devenir fréquentable aujourd’hui, si le contexte le permet. Ce double discours affaiblit la crédibilité européenne et conforte les sceptiques qui dénoncent le paternalisme et l’opportunisme de l’Occident.
Laurent Gbagbo, jadis l’homme que la communauté internationale voulait voir loin des leviers de pouvoir, est de retour sous les projecteurs européens, prêt à discuter de l’avenir de la Côte d’Ivoire et de sa formation politique, le PPA-CI. L’Europe, championne autoproclamée de l’éthique, prouve une fois de plus que ses principes ne sont que le reflet des circonstances. Le paradoxe est éclatant : la communauté internationale, notamment l’Europe, tout en clamant son attachement à la justice, démontre que sa mémoire est aussi courte que ses principes sont flexibles. Et dans cette valse à deux temps, c’est l’Afrique qui regarde, consciente que l’alliance avec l’UE est, plus que jamais, une question de stratégie et non de valeurs partagées.
Oumarou Fomba



