Le 25 mai 1963, les pères fondateurs de l’OUA promettaient l’unité du continent. Soixante-trois ans plus tard, un Malien a besoin d’un visa pour aller au Nigeria. Un Gabonais pour entrer en Éthiopie. La libre circulation, promesse cardinale du panafricanisme, reste pour des millions d’Africains une abstraction administrative — quand ce n’est pas une humiliation quotidienne.
Il y a quelque chose d’absurde, et de profondément révélateur, dans la situation suivante : un ressortissant de l’Union européenne peut traverser vingt-sept pays avec une seule carte d’identité. Un citoyen de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — la CEDEAO, souvent présentée comme le bloc régional africain le plus intégré — doit, selon sa nationalité, jongler avec des régimes de visa différents dès qu’il quitte l’espace communautaire. Et même à l’intérieur de cet espace, la théorie de la libre circulation se heurte quotidiennement à des barrages routiers, des agents zélés et des formulaires kafkaïens.
Pourtant, les textes existent. Le Protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes date de 1979. Le Passeport africain, lancé par l’Union africaine en 2016 lors du sommet de Kigali, devait permettre à tout citoyen du continent de circuler librement d’un État membre à l’autre d’ici 2020. Nous sommes en 2026. Le passeport n’a été délivré, à titre symbolique, qu’à une poignée de chefs d’État et de hauts fonctionnaires. La grande majorité des 1,5 milliard d’Africains n’y a pas accès.
Le visa, instrument de fragmentation
Les chiffres de l’Indice d’ouverture des visas en Afrique, publié annuellement par la Commission de l’UA et la Banque africaine de développement, sont éloquents. En 2025, les ressortissants africains avaient besoin d’un visa préalable pour accéder à 46 % des autres pays du continent. Seuls 27 % des pays offraient une entrée libre sans visa à tous les autres ressortissants africains. Le reste relevait du visa à l’arrivée — une amélioration, certes, mais loin de la promesse d’intégration.
Cette fragmentation a un coût économique considérable. La Banque mondiale estime que les barrières à la mobilité intra-africaine réduisent les échanges commerciaux entre pays du continent de 30 à 50 % par rapport à leur potentiel. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021, ne peut pas déployer tout son potentiel si les hommes d’affaires, les ingénieurs, les chercheurs et les artisans ne peuvent pas se déplacer librement pour conclure des accords, former des équipes ou livrer des services.

Les bons élèves et les récalcitrants
Tout n’est pas sombre. Quelques pays ont fait le choix délibéré de l’ouverture, et les résultats parlent d’eux-mêmes. Le Rwanda de Paul Kagame a ouvert ses frontières à tous les ressortissants africains sans visa depuis 2018 : le tourisme continental a bondi, les investissements étrangers africains ont suivi, et Kigali est devenu l’un des hubs économiques les plus dynamiques du continent. Les Seychelles et le Bénin ont fait de même, avec des effets similaires sur leur attractivité. Depuis le 18 mai 2026, le Togo aussi applique une exemption de visa pour tous les ressortissants des pays africains détenteurs d’un passeport valide, pour des séjours allant jusqu’à 30 jours.
À l’opposé, certains pays érigent des murs administratifs qui défient toute logique d’intégration. Le Nigeria, première économie du continent, applique des règles de visa strictes à la majorité de ses voisins. L’Afrique du Nord reste largement fermée au reste du continent — le Maghreb est, statistiquement, la sous-région la moins intégrée à l’Afrique subsaharienne. Des États d’Afrique de l’Est et australe oscillent entre ouverture proclamée et réalité frontalière beaucoup plus restrictive.
La mobilité comme condition de l’identité africaine
Derrière la question administrative et économique se joue quelque chose de plus profond : la définition même de ce que signifie être africain. Le panafricanisme des pères fondateurs — de Nkrumah à Nyerere, de Sékou Touré à Modibo Keïta — était fondé sur une vision : celle d’un continent dont les peuples partageraient un destin commun, circuleraient librement, construiraient ensemble. Soixante-trois ans après la création de l’OUA, cette vision reste largement une métaphore.
Or, les populations africaines, elles, ne se sont jamais enfermées dans ces frontières héritées de Berlin. Les Peuls élèvent leurs troupeaux du Sahel au golfe de Guinée. Les Haoussa commercent de Kano à Accra. Les Somaliens de la diaspora font des allers-retours entre Nairobi, Djibouti et Mogadiscio. Les artistes circulent, les footballeurs émigrent, les entrepreneurs cherchent leurs marchés. Ce que la bureaucratie étatique bloque, les peuples africains continuent de le vivre — clandestinement, péniblement, parfois dangereusement.
2063 : échéance ou mirage ?
L’Agenda 2063 de l’Union africaine prévoit explicitement la libre circulation des personnes comme l’un de ses objectifs centraux. Il reste moins de quarante ans. La trajectoire actuelle ne permet pas d’y croire sans réserve. Mais des signaux positifs émergent : la ZLECAf crée une dynamique commerciale qui rend la mobilité des personnes plus urgente ; plusieurs pays ont annoncé des réformes de leur politique de visa ces dernières années ; et une nouvelle génération de leaders africains, formés dans des universités continentales et brassés par des expériences transnationales, commence à penser l’Afrique autrement.
Pour cette Journée mondiale de l’Afrique, la question la plus honnête n’est peut-être pas : combien de temps faudra-t-il ? Mais plutôt : qui a intérêt à ce que rien ne change ? Les réponses — droits de douane, protectionnisme des marchés du travail, contrôle des flux migratoires pour des raisons sécuritaires ou politiques — sont connues. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les surmonter. Car un continent qui ne laisse pas ses propres citoyens circuler librement n’est pas encore vraiment un continent.
Oumarou Fomba
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