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Nkrumah avait raison. Mais pas pour les raisons qu’on croit.

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En 1963, le père du panafricanisme exigeait l’unité du continent pour résister aux grandes puissances. En 2026, avec la France, la Chine, la Russie et les États-Unis qui se disputent l’Afrique, sa lucidité fait froid dans le dos.

Il y a des prophètes qu’on enterre deux fois : une fois dans leur chair, une fois dans leur pensée. Kwamé Nkrumah, premier président du Ghana indépendant, père spirituel du panafricanisme, fut chassé du pouvoir par un coup d’État en 1966 — avec, dit-on, la bénédiction de Washington. Soixante ans plus tard, en ce 25 mai 2026, relire ses discours donne le vertige. Tout ce qu’il avait prévu est en train d’arriver.

L’homme qui avait compris le piège

Nkrumah n’était pas seulement un leader charismatique. C’était un théoricien rigoureux, formé à Lincoln University et à la London School of Economics, qui avait développé une analyse du capitalisme mondial et de la place de l’Afrique dans ce système avec une précision redoutable. Son livre majeur, Néo-colonialisme : le dernier stade de l’impérialisme, publié en 1965, lui avait valu une protestation formelle du gouvernement américain — et aurait contribué à précipiter sa chute.

Sa thèse centrale était simple et brutale : l’indépendance politique sans indépendance économique n’est qu’une fiction. Les États africains nouvellement souverains allaient rester des économies extraverties, produisant des matières premières pour les marchés occidentaux, dépendantes des capitaux étrangers, soumises à des conditionnalités qui reproduiraient la domination coloniale sous d’autres formes. La solution, selon lui, était l’unité politique du continent — seule capable de créer une masse critique suffisante pour négocier d’égal à égal avec les grandes puissances. 

« Notre objectif, c’est, dès maintenant, l’unité africaine. Il n’y a pas de temps à perdre. Nous devons maintenant nous unir ou périr », a déclaré Kwame Nkrumah, dans son discours d’ouverture au premier sommet de l’Organisation pour l’Unité africaine (OUA) qui se déroulait à Addis-Ababa, en Éthiopie, sous le titre « Unis nous résistons », le 24 mai 1963. 

À l’époque, beaucoup avaient jugé cette vision utopique, voire dangereuse. Les leaders qui préféraient la formule plus souple de l’OUA avaient emporté le débat. On allait voir ce qu’on allait voir.

2026 : le monde que Nkrumah avait décrit

Regardons le monde tel qu’il est en ce 25 mai 2026. Les États-Unis maintiennent leur présence militaire dans plusieurs pays africains via l’AFRICOM. La Chine est le premier partenaire commercial du continent, a financé des milliers de kilomètres d’infrastructures et positionné ses entreprises dans des secteurs stratégiques allant des télécommunications aux ports. La Russie, via des groupes paramilitaires reconvertis en opérateurs sécuritaires, est présente militairement au Mali, au Burkina Faso, en Centrafrique, en Libye. La France recule, mais son recul profite moins à l’Afrique qu’à ses concurrents. Toutefois, elle est en train de se repositionner sur le continent tel que nous avons pu le constater avec le sommet Africa Forward, les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, au Kenya. 

Chacune de ces puissances est en train de refaire, avec les outils du XXIe siècle, exactement ce que Nkrumah avait décrit dans les années 1960 : extraire les ressources, vendre des équipements et des services, maintenir des dépendances stratégiques, et soutenir les régimes qui leur sont favorables. La compétition a changé. La structure, non.

Mais Nkrumah se trompait sur un point crucial

Il serait trop simple, et finalement peu honnête, de présenter Nkrumah comme un prophète infaillible. Sa vision comportait une faille majeure : il croyait que l’unité africaine pouvait être construite par le haut, par les États, sous la forme d’un gouvernement continental. Il sous-estimait — ou refusait de voir — la diversité réelle des intérêts entre dirigeants africains, la corruption des élites post-coloniales, et la propension de nombreux chefs d’État à préférer leurs intérêts personnels à l’intégration continentale.

Il y a une ironie cruelle dans le fait que Nkrumah lui-même, à mesure que son pouvoir se consolidait au Ghana, dérivait vers l’autoritarisme. Sa vision panafricaine était sincère, mais son modèle de gouvernance ne l’était pas moins — et c’est précisément ce modèle qui rendait difficile la confiance mutuelle entre États que l’intégration requiert.

Achille Mbembé a longuement réfléchi à cette contradiction dans Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013) et dans Sortir de la grande nuit (2010). Pour le philosophe camerounais, les indépendances africaines ont été « négociées avec les puissants » et ont réduit les élites à « un rôle d’alliées des logiques néocoloniales ». Cette irresponsabilité des élites postcoloniales — y compris de certains pères fondateurs — est pour Mbembé l’une des causes profondes du retard de l’émancipation africaine. Il ne cite pas Nkrumah nommément sur ce point, mais la lecture de son œuvre laisse entendre que la tentation du pouvoir personnel a souvent primé sur le projet collectif, même chez ceux qui en étaient les plus éloquents défenseurs.

« Ces indépendances négociées avec les puissants ont préparé le continent à la tutelle en réduisant les élites à un rôle d’alliées des logiques néocoloniales, camouflées sous les impératifs de la croissance. », explique Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit, La Découverte, 2010

La vraie leçon : le multilatéralisme ne protège pas automatiquement

Ce que la situation de 2026 révèle avec une clarté brutale, c’est ceci : le monde multipolaire que beaucoup appellent de leurs vœux — et que Pékin et Moscou brandissent comme une alternative à l’hégémonie américaine — n’est pas automatiquement meilleur pour l’Afrique. Un monde où plusieurs grandes puissances se disputent le continent peut être pire qu’un monde où une seule y règne, si l’Afrique reste divisée et incapable de parler d’une seule voix.

Nkrumah avait vu ça aussi. Ce qu’il appelait le néo-colonialisme n’était pas le fait d’une seule puissance — c’était le fait de la structure. Des puissances différentes, avec des idéologies différentes, peuvent reproduire exactement les mêmes mécanismes d’extraction et de domination si les conditions africaines ne changent pas. Ce n’est pas en remplaçant les Occidentaux par les Chinois ou les Russes qu’on sortira de la dépendance.

Alors, que faire de ce 25 mai ?

Peut-être commencer par admettre que les pères fondateurs avaient des choses importantes à dire — et que nous avons passé soixante ans à les célébrer sans les lire vraiment. L’Agenda 2063 de l’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale, les réformes du financement des institutions africaines : tous ces projets s’inscrivent, consciemment ou non, dans la continuité de ce que Nkrumah appelait.

La différence, peut-être, est que nous savons maintenant que l’unité africaine ne peut pas être décrétée d’en haut. Elle devra se construire par le bas — par les échanges économiques, les mobilités humaines, les coopérations scientifiques et culturelles, les solidarités entre peuples. Elle devra aussi s’appuyer sur une exigence démocratique intérieure que Nkrumah, dans son projet, avait insuffisamment intégrée.

En 2026, dans un monde où les grandes puissances se disputent l’Afrique avec une avidité renouvelée, la prophétie de Nkrumah est plus actuelle que jamais. La question n’est plus de savoir s’il avait raison. Elle est de savoir si ses héritiers — nous — auront le courage d’en tirer les conséquences.

Chiencoro Diarra 


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