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Pays dogon : pourquoi Bandiagara reste au cœur des défis sécuritaires et de la paix au Mali

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La région administrative de Bandiagara, créée à la suite des revendications des communautés locales, est devenue l’un des espaces les plus éprouvés par les crises contemporaines du Mali. Souvent désignée comme le « pays dogon » en raison de son héritage historique et culturel exceptionnel — falaises millénaires, architecture vernaculaire, pratiques rituelles reconnues par l’UNESCO —, elle illustre aujourd’hui les contradictions d’un territoire riche de son passé, mais profondément fragilisé par une décennie de violence.

Autrefois relativement épargnée par les confrontations armées de grande ampleur, la région s’est progressivement transformée en un espace de violence complexe impliquant groupes armés terroristes, mouvements d’autodéfense communautaires, forces étatiques et acteurs coutumiers. Depuis la recomposition des groupes insurgés à partir de 2016-2018 — marquée notamment par la formation du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda au Maghreb islamique) et par la montée en puissance de katibas opérant dans le delta intérieur du Niger —, les violences se sont déplacées vers les zones rurales isolées du Séno Bankass, du plateau dogon et de leurs périphéries. Les massacres d’Ogossagou, en mars 2019 et en février 2020, ont constitué les épisodes les plus meurtriers de cette spirale, faisant plusieurs centaines de victimes civiles peules et dogons et révélant au monde l’ampleur de la crise intercommunautaire en gestation.

Une conflictualité multidimensionnelle

Ces dynamiques ont profondément bouleversé les équilibres locaux. Les localités encore habitées malgré l’insécurité connaissent des mutations démographiques importantes, des ruptures économiques ainsi qu’une détérioration progressive des relations intercommunautaires. La région subit désormais une conflictualité multidimensionnelle mêlant insurrection armée, tensions intercommunautaires entre agriculteurs dogons et éleveurs peuls, rivalités entre groupes armés pour le contrôle des axes de circulation, et militarisation croissante des appartenances communautaires.

Les déplacements de populations constituent l’une des principales conséquences de cette crise. Les mécanismes de suivi humanitaire indiquent que les régions de Bandiagara, de Douentza et de Mopti concentrent une part importante des déplacés internes du Mali — estimés à plusieurs centaines de milliers de personnes dans le seul centre du pays. Certaines communes comme Koro accueillent également des réfugiés burkinabè fuyant les violences transfrontalières, signe de la porosité des crises sahéliennes. Ces mouvements recomposent les équilibres sociaux, fragilisent les mécanismes traditionnels de médiation et accentuent la pression sur des ressources déjà limitées, notamment l’eau, le foncier pastoral et les denrées de première nécessité.

L’armement progressif des communautés, favorisé par le contexte sécuritaire et parfois encouragé localement, a profondément modifié les rapports sociaux traditionnels. Des tensions autrefois contenues par les ressources coutumières peuvent désormais déboucher rapidement sur des affrontements meurtriers. Dans ce contexte, les mécanismes traditionnels de médiation demeurent importants, mais apparaissent insuffisants sans l’appui des autorités étatiques et des dispositifs de sécurité.

Des ressources locales de régulation à préserver

Malgré l’instabilité, les sociétés locales conservent des capacités réelles de régulation sociale qu’il serait erroné de sous-estimer. Les autorités familiales, chefs coutumiers, dignitaires religieux et médiateurs traditionnels continuent de jouer un rôle structurant dans la prévention des conflits et la recherche d’apaisement. Les séances de palabres organisées en période de crise, parfois sous l’égide de l’État, demeurent des espaces de dialogue reconnus et légitimes localement.

Ces ressources sont illustrées par des exemples concrets. Dans plusieurs communes du plateau dogon, des accords de cessation des hostilités entre villages dogons et peuls ont été négociés sous l’égide de sages et de chefs religieux, permettant des périodes de coexistence pacifique même en contexte de forte tension. Les mariages mixtes, les alliances de plaisanterie — ces relations ritualisées qui autorisent entre membres de clans différents une familiarité codifiée — et certaines pratiques rituelles partagées témoignent de formes anciennes de cohésion sociale pouvant contribuer à réduire les tensions. Ces leviers endogènes, parce qu’ils s’appuient sur une légitimité enracinée dans l’histoire longue des communautés, ont une résilience que les dispositifs externalisés de médiation peinent à reproduire.

Les accords locaux observés ces dernières années montrent que l’implication des sages, des autorités religieuses et des détenteurs de légitimité coutumière peut favoriser des compromis durables, à condition qu’elle s’accompagne d’un minimum de sécurité et d’une reconnaissance institutionnelle de la part des autorités étatiques.

Les limites du local face à la recomposition armée

Cependant, l’affaiblissement de la présence étatique en milieu rural a favorisé l’émergence d’acteurs armés concurrents cherchant à contrôler les territoires, les axes de circulation et les populations. Dans plusieurs localités, groupes terroristes et milices communautaires se disputent l’influence sécuritaire, alimentant la méfiance entre communautés et réduisant les marges d’action des autorités traditionnelles comme des forces nationales.

Certains mouvements d’autodéfense, initialement perçus comme protecteurs par les communautés qui les ont vus naître, ont été accusés d’exactions, fragilisant leur légitimité et nourrissant des cycles de représailles. La dissolution de Dana Ambassagou — milice dogon dont la création avait répondu à un sentiment d’abandon sécuritaire réel, mais dont les méthodes avaient fini par retourner l’opinion contre elle — ainsi que la disparition progressive de certains mouvements d’autodéfense peuls associés à des figures comme Sékou Bolly illustrent les reconfigurations permanentes des acteurs armés dans la région. Ces dissolutions ne signifient pas la fin de la militarisation communautaire : elles témoignent plutôt de sa fluidité et de la difficulté à y opposer des réponses pérennes.

Une vulnérabilité géographique et transfrontalière

La position géographique de Bandiagara renforce sa vulnérabilité structurelle. Située entre le centre du Mali et le nord du Burkina Faso, la région constitue à la fois une zone de brassage culturel historique et un espace stratégique de circulation transfrontalière pour les groupes armés, les trafics et les flux de réfugiés. Les reliefs rocheux du plateau, les plaines ouvertes du Séno et certaines zones difficilement accessibles compliquent le contrôle territorial durable par l’État.

Cette dimension transfrontalière est centrale. La crise au Burkina Faso — dont la région du Sahel et celle du Nord, limitrophes de Bandiagara, connaissent une violence comparable — alimente directement les dynamiques maliennes : flux d’armes, déplacements de combattants, mouvements de réfugiés. Une réponse exclusivement nationale à cette crise serait structurellement insuffisante.

Vers une paix ancrée dans les réalités locales

La résolution durable de la crise de Bandiagara suppose de conjuguer plusieurs logiques qui ne s’excluent pas, mais qui ne se substituent pas les unes aux autres.

La mise en œuvre effective de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale — adoptée le 7 août 2025 par le Conseil national de transition (CNT) et promulguée le 22 août suivant, à l’issue du Dialogue inter-Maliens — constitue un cadre institutionnel pertinent, à condition qu’elle ne reste pas un document de principe. Son opérationnalisation dans la région de Bandiagara suppose la mobilisation effective des mécanismes endogènes de résolution des conflits qu’elle reconnaît : instances coutumières, espaces de palabres, médiateurs communautaires. Le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV), qui vise à renforcer les fondements civiques et moraux du vivre-ensemble, peut y contribuer à moyen terme, particulièrement auprès des jeunes exposés au recrutement par les groupes armés.

Mais ces instruments institutionnels ne produiront leurs effets qu’à trois conditions. D’abord, un retour progressif de la sécurité minimale permettant aux autorités traditionnelles d’exercer leur rôle sans être exposées à des représailles. Ensuite, une reconnaissance institutionnelle explicite des mécanismes coutumiers de médiation, qui leur confère une légitimité formelle sans les déposséder de leur ancrage communautaire. Enfin, une approche régionale coordonnée avec le Burkina Faso, sans laquelle les dynamiques transfrontalières continueront d’alimenter les violences.

Les sociétés du pays dogon ont traversé des crises profondes dans leur histoire longue. Elles disposent de ressources de résilience que ni la violence armée ni l’affaiblissement de l’État n’ont encore totalement détruites. Préserver et mobiliser ces ressources — en les articulant avec une présence étatique restaurée et des mécanismes institutionnels opérationnels — est la condition d’une paix qui ne soit pas seulement une trêve entre deux cycles de violence.

Mikaïlou Cissé


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