L’annonce d’une visite d’État du président chinois en Égypte début septembre, la première depuis janvier 2016, mérite mieux qu’un traitement protocolaire. Elle éclaire une stratégie de diversification des dépendances que Le Caire perfectionne depuis une décennie, entre bailleurs occidentaux exigeants et partenaires asiatiques moins regardants sur la nature du régime qu’ils financent.
Une décennie sépare les deux visites d’État de Xi Jinping en Égypte. En janvier 2016, le président chinois inaugurait sa présence dans la région en annonçant, aux côtés d’Abdel Fattah al-Sissi, jusqu’à 15 milliards de dollars de projets bilatéraux dans l’électricité, les infrastructures et les transports. Dix ans plus tard, le déplacement annoncé pour début septembre, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, intervient dans un contexte structurellement différent. Une Égypte financièrement exsangue, sous programme du FMI depuis 2022, et une zone économique du canal de Suez devenue, selon les chiffres mêmes de son autorité de gestion, le principal point d’ancrage des capitaux chinois sur le continent africain, avec près de 7 milliards de dollars d’investissements engagés sur l’exercice budgétaire écoulé. Pour qui s’intéresse à l’économie politique internationale, l’écart entre ces deux séquences constitue un cas d’école.
Une stratégie de couverture des risques plutôt qu’un basculement
La science politique dispose, pour lire ce type de geste diplomatique, d’un concept plus précis que celui, trop souvent mobilisé dans la presse, de « pivot » ou de « bascule » vers la Chine : le hedging, ou stratégie de couverture des risques. Contrairement au bandwagoning, qui verrait un État s’aligner unilatéralement sur une puissance montante, le hedging consiste à multiplier les partenariats concurrents pour ne dépendre exclusivement d’aucun d’entre eux.
L’Égypte en offre une illustration presque manuelle. Elle reste sous programme du Fonds monétaire international, continue de percevoir une aide militaire américaine substantielle héritée des accords de Camp David, sollicite régulièrement les pétromonarchies du Golfe pour ses besoins de financement les plus urgents, tout en laissant les capitaux chinois occuper une place croissante dans son tissu industriel, de la zone économique du canal de Suez à la construction de la nouvelle capitale administrative, où le groupe public chinois CSCEC a édifié la tour la plus haute d’Afrique. Aucun de ces partenaires n’obtient l’exclusivité ; chacun sert de contrepoids aux exigences des autres.
Ce jeu à plusieurs bandes n’est pas propre à l’Égypte. Il caractérise la politique étrangère de la plupart des puissances moyennes du Sud global depuis le milieu des années 2010, de l’Éthiopie au Pakistan en passant par plusieurs capitales du Sahel. Il présente toutefois, dans le cas égyptien, un intérêt analytique particulier, tant Le Caire a développé, au fil des crises de change successives qui ont frappé la livre égyptienne, une expertise réelle dans l’art de faire monter les enchères entre créanciers concurrents.
La géoéconomie des infrastructures comme instrument d’influence
La géoéconomie, entendue comme l’usage d’instruments économiques (investissement, financement d’infrastructures, normes techniques) à des fins d’influence géopolitique, en lieu et place ou en complément des moyens militaires classiques. La présence chinoise en Égypte s’inscrit dans cette matrice depuis le lancement des « nouvelles routes de la soie » en 2013 : ports, zones industrielles, réseaux électriques et, plus récemment, infrastructures monétaires, comme l’accord signé en juillet 2025 entre les banques centrales des deux pays sur les monnaies numériques, ou le partenariat conclu avec l’opérateur chinois de paiement UnionPay pour équiper le système bancaire égyptien.
Chacun de ces projets, pris isolément, relève d’une logique commerciale ordinaire ; leur accumulation dessine, à l’échelle du temps long qu’affectionne la géoéconomie, une dépendance technique et financière croissante du système égyptien aux standards chinois, sans qu’aucune conditionnalité politique explicite, à la différence des programmes occidentaux, ne soit formellement attachée à ces financements.
C’est précisément cette absence de conditionnalité affichée, ni exigence de réforme institutionnelle, ni conditionnalité relative aux droits humains, contrairement aux programmes du FMI ou aux aides occidentales, qui explique, sur le plan de la théorie des régimes, l’attractivité de l’offre chinoise pour un exécutif comme celui du maréchal-président Sissi.
La littérature sur la résilience des régimes autoritaires a montré, depuis une dizaine d’années, comment l’accès à des financements extérieurs non conditionnés constitue l’un des facteurs de survie politique les plus robustes pour les gouvernements confrontés à une contestation sociale liée aux politiques d’austérité, précisément la situation égyptienne depuis les débuts de la flottaison de la livre en 2016.
Un symbole plus qu’un basculement stratégique
Reste la dimension proprement symbolique de l’événement, que l’analyse des rituels diplomatiques permet elle aussi d’objectiver : une visite d’État, à la différence d’une rencontre en marge d’un sommet multilatéral, mobilise l’ensemble de l’appareil protocolaire d’un chef d’État et signale, dans le langage feutré des chancelleries, un niveau d’importance accordé au partenaire qui dépasse la seule substance des dossiers traités. Le choix du calendrier, immédiatement après le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, n’est lui non plus pas anodin. Il permet à Pékin d’articuler, en une seule séquence diplomatique, son architecture institutionnelle eurasiatique et son ancrage méditerranéen, avec l’Égypte comme point de jonction entre les deux.
Faut-il pour autant lire dans cette visite le signe d’un basculement stratégique du Caire hors de l’orbite occidentale ? La prudence méthodologique invite à s’en garder. Les outils de l’analyse des alignements enseignent que la multiplication des partenariats extérieurs, loin de préfigurer un basculement, est souvent la condition même du maintien d’une autonomie relative pour les puissances moyennes. C’est précisément parce que l’Égypte conserve des liens substantiels avec Washington et les capitales du Golfe qu’elle peut se permettre d’approfondir sa relation avec Pékin sans en subir les inconvénients qu’imposerait une dépendance exclusive. Le retour de Xi Jinping au Caire, dix ans après sa première visite, ne signe donc pas la fin d’un cycle occidental, mais la consolidation méthodique d’un multi-alignement dont l’Égypte est devenue, depuis une décennie, l’un des praticiens les plus aboutis du Sud global.
Foula D. Massé
