En prenant la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), nouvelle coalition politico-militaire annoncée à Goma le 12 octobre 2026, l’ancien président congolais Joseph Kabila s’engage plus directement dans la recomposition de l’opposition armée au pouvoir de Kinshasa. Cette nouvelle configuration soulève des interrogations sur l’avenir des négociations de paix et sur la protection des populations civiles.
Lundi 12 octobre, à Goma, un ancien chef d’État est apparu calme, en veste noire et chemise bleu ciel, aux côtés du général Sultani Makenga. Joseph Kabila, président de la République démocratique du Congo de 2001 à 2019, prend la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), un mouvement « politico-militaire » qui englobe désormais l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le M23. Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et Sultani Makenga en seront les vice-présidents.
L’image est forte, et elle est faite pour l’être. Elle ne doit pas nous distraire de l’essentiel : ce qui vient d’être annoncé n’est pas seulement un nouveau sigle. C’est un changement de nature de la crise.
Un acte fondateur qui assume la force
Le texte de fondation, lu par Claude Ibalanky, ancien ambassadeur itinérant de Félix Tshisekedi, invoque l’article 64 de la Constitution, qui fait à tout Congolais le devoir de faire échec à quiconque prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation de la loi fondamentale. Le FRN dit vouloir fédérer toutes les forces de résistance pour « mettre un terme à la tyrannie par tous les moyens, y compris la force ». Cette dernière formule dit tout.
mettre un terme à la tyrannie par tous les moyens, y compris la force
Il faut le reconnaître avec lucidité : ce mouvement ne naît pas dans un vide. L’opposition à l’actuel pouvoir est ancienne, ses griefs sont exprimés depuis longtemps, et une partie de la population les partage sans doute. Mais invoquer un devoir constitutionnel pour justifier la lutte armée est un raccourci que l’on ne peut accepter sans examen. L’article 64 vise ceux qui prennent le pouvoir par la force ; il n’en fait pas un blanc-seing pour ceux qui voudraient le conquérir de la même façon. Les défenseurs du FRN répondront que la voie pacifique est fermée ; leurs adversaires, que ce discours justifie toutes les rébellions. Le débat est légitime, mais il ne peut être tranché par les armes.
Un ancien président, un contentieux judiciaire, un risque de radicalisation
Joseph Kabila, 55 ans, a été condamné par contumace fin septembre 2025 à la peine de mort pour « trahison » et « crimes de guerre » par la justice militaire congolaise, qui l’avait jugé comme l’un des initiateurs de l’AFC-M23. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette procédure, un fait demeure : pour l’intéressé, la voie du retour pacifique à la vie politique est, de facto, barrée. Prendre la direction d’un mouvement armé, c’est aussi, pour lui, une manière de transformer un contentieux judiciaire en rapport de force.
C’est précisément ce qui rend la situation dangereuse. Quand les enjeux personnels des dirigeants se confondent avec ceux d’un conflit, les marges de négociation se réduisent. Et quand de part et d’autre on se présente comme le dernier rempart contre la tyrannie ou contre la sécession, la médiation devient un exercice d’équilibriste.
Les civils, grands absents des communiqués
Goma, grande ville de l’Est congolais, est contrôlée par le M23 depuis janvier 2025. Les habitants de la région vivent déjà depuis des années sous la menace permanente des combats et des déplacements. Rien, dans l’annonce de lundi, ne parle d’eux autrement que comme d’un argument : on les invoque au nom du « pays en péril », on ne dit pas comment on les protégera.
L’histoire récente de la région devrait inciter à la prudence. Chaque fois que les camps s’unissent pour mieux s’affronter, le coût humain se mesure en vies, en villages vidés, en écoles fermées. Le FRN promet « d’autres structures et de grandes annonces » prochainement. Il faudra juger ce mouvement sur ses actes envers les populations, non sur ses proclamations.
Ce qu’il faut faire maintenant
Trois exigences s’imposent, quel que soit le camp que l’on soutient. D’abord, que toutes les parties s’engagent publiquement à protéger les civils et à permettre l’accès humanitaire, sans condition. Ensuite, que les médiations régionales et internationales déjà à l’œuvre se saisissent de cette nouvelle donne plutôt que de la subir, en cherchant à rouvrir un espace de dialogue avant que les positions ne se figent.
Enfin, que le pouvoir de Kinshasa réponde à la critique politique par des actes, c’est-à-dire par l’ouverture, la justice équitable et la transparence, plutôt que par la seule force. Aucune de ces trois exigences ne règle la crise à elle seule, mais l’absence de l’une d’elles la garantit.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’un conflit de plus entre ses élites, mais d’une sortie politique que ses habitants puissent reconnaître comme la leur. Ce 12 octobre aura peut-être été le jour où la guerre a trouvé un nouveau visage. Il dépend encore de nous, Congolais comme voisins et partenaires, qu’il ne devienne pas son visage définitif.
Foula D. Massé
