Home A la Une Négationnisme à l’ère de l’IA : Bernard Duhaime redoute la fabrication de fausses preuves

Négationnisme à l’ère de l’IA : Bernard Duhaime redoute la fabrication de fausses preuves

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Dans un entretien accordé à ONU Info Genève, le rapporteur spécial des Nations unies sur la vérité, la justice, les réparations et les garanties de non-répétition met en garde contre une tendance mondiale à revisiter des crimes pourtant documentés et jugés. Selon lui, l’intelligence artificielle offre désormais aux négationnistes les moyens de fabriquer de fausses preuves crédibles, brouillant la frontière entre le vrai et le faux.

Des crimes documentés, parfois jugés sur la base de preuves solides, mais que certains responsables politiques s’emploient pourtant à nier ou à minimiser des années plus tard : c’est ce constat que dresse Bernard Duhaime, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, dans un entretien accordé à ONU Info Genève à l’occasion de la présentation de son rapport annuel devant le Conseil des droits de l’homme. Professeur de droit international à l’Université du Québec à Montréal, nommé à ce mandat en avril 2024, il y décrit une tendance « croissante un peu partout dans le monde » de la part de certains agents de l’État à revisiter intentionnellement des narratifs établis par des commissions de vérité, des enquêtes criminelles ou des jugements.

Selon le rapporteur spécial, ce type de discours politique ne peut reposer sur des faits établis : il s’appuie donc sur « une reconstruction de l’histoire qui fait appel aux émotions », au service de politiques qu’il décrit comme radicales, polarisantes, voire incitatives à la haine. Il y voit une remise en cause du caractère cumulatif des avancées en matière de droits humains, comme si la protection de la dignité humaine relevait d’une mode réversible au gré des alternances politiques, plutôt que d’une progression que rien ne devrait permettre de renverser.

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une reconstruction de l’histoire qui fait appel aux émotions

L’intelligence artificielle, un « effet encore plus pervers »

L’entretien s’attarde longuement sur le rôle des technologies de communication dans l’amplification de ces discours. Les réseaux sociaux, qui captent l’attention du public sur de très courtes durées avec peu d’informations mais un fort appel à l’émotion, constituent un premier vecteur identifié par le rapporteur. Mais c’est l’intelligence artificielle qui représente, selon lui, « un effet encore plus pervers ». La capacité à produire un matériel communicationnel crédible bien que faux, fausses preuves, faux témoignages, archives fabriquées, au point de semer un doute généralisé qui rend le public « apathique face à l’information », faute de repères pour distinguer le vrai du faux. Ce diagnostic recoupe celui exposé par Bernard Duhaime lors d’une conférence de presse à Genève le 17 septembre, où il avait dénoncé la glorification d’auteurs de crimes et affirmé qu’« il ne peut y avoir ni régression ni retour en arrière » face au négationnisme des génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Interrogé sur la manière de combattre ce phénomène sans porter atteinte à la liberté d’expression, le rapporteur spécial met en garde contre un écueil qu’il juge tout aussi dangereux. Il s’agit du fait que certains États instrumentalisent la lutte contre le négationnisme pour restreindre les libertés publiques. Toute restriction, rappelle-t-il, doit respecter les standards stricts du droit international (proportionnalité, non-discrimination) et ne viser que les appels à la violence, à la haine ou à la discrimination. Lors de sa conférence de septembre, il avait été plus explicite encore, estimant que les lois mémorielles ou sécuritaires adoptées par certains États avaient souvent servi « de prétexte à la censure et à l’imposition d’un narratif unique sanctionné par l’État », et plaidant pour l’éducation, l’esprit critique et l’éducation aux médias plutôt que pour des législations restrictives.

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de prétexte à la censure et à l’imposition d’un narratif unique sanctionné par l’État

« On prépare le terrain pour de nouvelles violations »

Le rapporteur insiste enfin sur les conséquences très concrètes de ce discrédit pour les victimes elles-mêmes, en particulier celles de violences sexuelles, historiquement contraintes de se battre pour être crues. Discréditer les victimes, les défenseurs des droits humains ou le système judiciaire qui les entend revient, selon lui, à les « revictimiser » et à porter atteinte à leur dignité. Plus largement, Bernard Duhaime relie cette bataille sur la mémoire à la solidité même de la démocratie : « Lorsqu’on discrédite les efforts d’établissement de la vérité […], on prépare le terrain pour de nouvelles violations, on prépare le terrain pour des atteintes à l’État de droit et voire des atteintes à la démocratie », a-t-il averti, citant des partis politiques ayant contesté le narratif établi sur des dictatures ou des conflits armés pour ensuite s’en servir afin de se maintenir au pouvoir ou contester des résultats électoraux.

Oumarou Fomba 

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