Le terrorisme qui ensanglante aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest est le produit de plusieurs trajectoires longtemps distinctes, désormais rapprochées par la porosité des frontières, la circulation des armes, les économies clandestines et la fragilisation des États. De Boko Haram et ISWAP dans le bassin du lac Tchad au JNIM et à la branche sahélienne de l’État islamique, les groupes armés restent concurrents, mais leurs espaces d’action se chevauchent. Cette régionalisation de la menace oblige les États, notamment ceux de l’Alliance des États du Sahel (AES) et le Nigeria, à repenser leur conception de la souveraineté et de la coopération sécuritaire.
Le terrorisme qui frappe aujourd’hui l’Afrique de l’Ouest n’est pas issu d’une organisation unique. Au Nigeria, sa matrice historique est Boko Haram, dont les scissions ont conduit notamment à l’émergence d’ISWAP dans le bassin du lac Tchad. Dans l’espace sahélien, AQMI, Ansar Dine, Al-Mourabitoun et la Katiba Macina ont progressivement convergé vers le JNIM, affilié à Al-Qaïda, tandis qu’une autre branche s’est structurée autour de l’État islamique.
Ces organisations ne forment pas une armée commune. Elles restent concurrentes, parfois même rivales. Mais leur implantation dans des espaces contigus produit un écosystème régional de violence dont les frontières opérationnelles ne coïncident plus avec les frontières politiques.
Il ne s’agit donc pas d’un terrorisme local qui se serait simplement propagé d’un pays à l’autre, mais de plusieurs foyers aux généalogies propres dont les trajectoires se croisent désormais aux confins des États. La frontière, que l’État conçoit comme une ligne de souveraineté, devient pour les réseaux armés un espace de circulation et de recomposition : l’État défend des territoires, les réseaux exploitent des continuités.
Quand les filiations militantes traversent les frontières
La trajectoire d’Ansaru illustre cette dynamique. Né d’une scission de Boko Haram en 2012 et progressivement rapproché de la mouvance idéologique d’Al-Qaïda, le groupe ne peut être assimilé au JNIM. Son histoire montre toutefois que les filiations idéologiques et les circulations militantes traversent les frontières nationales.
À l’inverse, le JNIM a étendu son activité au-delà du Mali, du Burkina Faso et du Niger, vers les États côtiers et le nord du Nigeria. La menace ne se déplace donc pas simplement d’un pays à l’autre. Elle recompose son environnement en fonction des opportunités qui se présentent à elle.
Cette mutation oblige à revoir la conception classique de la sécurité. Dans une guerre asymétrique, la possession durable d’un territoire n’est plus la seule mesure de la puissance d’un acteur. Un groupe peut perdre une base sans perdre ses réseaux, perdre un chef sans voir disparaître ses filières. Sa résilience dépend moins d’un sanctuaire que de sa capacité à exploiter les interstices de l’ordre politique, comme l’illustrent les trajectoires successives de la violence au Mali.
Le terrorisme prospère aussi sur les fragilités politiques
C’est ce qui fait du terrorisme un phénomène à la fois militaire et politique. Les organisations armées prospèrent en exploitant les conflits locaux, les tensions communautaires et les espaces où l’État demeure absent ou contesté, comme le montre l’expansion de la violence dans le centre du Mali, notamment dans les zones affectées par les tensions communautaires et les conflits locaux.
La question centrale n’est donc plus seulement celle de la destruction physique du groupe armé, mais celle de sa capacité à produire un ordre concurrent. Une armée peut reconquérir une localité ; elle ne reconstruit pas seule l’autorité politique. Les opérations menées à Kidal en 2023 montrent qu’un succès militaire ne suffit pas, à lui seul, à restaurer durablement l’autorité de l’État.
Cette distinction donne toute sa portée à la trajectoire de l’Alliance des États du Sahel.
L’AES face au défi d’une menace sans frontières
La création de l’AES en 2023 n’est pas qu’une coordination militaire entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Elle exprime une conception politique de la souveraineté, où la sécurité repose sur les capacités propres des États concernés et où la mutualisation militaire devient un instrument de reprise en main stratégique.
Mais cette ambition rencontre une contradiction fondamentale : plus les États affirment leur autonomie, plus ils sont confrontés à une menace qui ignore les frontières. La souveraineté ne peut donc plus se penser comme un isolement, mais comme la capacité à choisir ses interdépendances.
L’AES cherche ainsi à construire une puissance collective rompant avec une dépendance sécuritaire jugée inefficace. Sa véritable épreuve ne sera cependant pas uniquement sa capacité à conduire des opérations communes, mais sa faculté à transformer la puissance militaire retrouvée en autorité politique durable, puis cette autorité en confiance sociale.
Le Nigeria, un acteur incontournable de l’équation sécuritaire
Le Nigeria occupe, dans cette configuration, une place stratégique majeure, avec une trajectoire institutionnelle distincte de celle de l’AES. Les divergences politiques sont réelles, mais elles ne suppriment pas une interdépendance sécuritaire que les groupes armés ont déjà intégrée à leurs stratégies.
La question de la responsabilité est d’ailleurs devenue un enjeu diplomatique. Associer la dégradation sécuritaire nigériane aux seuls bouleversements sahéliens serait aussi simpliste que de nier les connexions transfrontalières entre réseaux armés.
La réalité est plus complexe. Plusieurs foyers de violence aux généalogies distinctes voient leurs espaces d’action se rejoindre. La menace est régionalisée sans être unifiée. Boko Haram, ISWAP, le JNIM, la branche sahélienne de l’État islamique, Ansaru ou encore les réseaux du nord-ouest nigérian ne relèvent pas d’un commandement unique. Ils évoluent néanmoins dans un même environnement de frontières, de routes commerciales et de communautés transfrontalières propice à la mobilité et au financement.
La souveraineté ne peut plus être pensée comme une frontière fermée
Le changement stratégique réside peut-être moins dans l’abandon de la conquête territoriale que dans la transformation du rapport au territoire. Il s’agit moins, pour les groupes armés, de remplacer l’État que de rendre sa présence intermittente, coûteuse et contestée.
C’est ici que le peuple devient le véritable centre de gravité de la souveraineté. La sécurité n’a de sens politique que lorsqu’elle permet aux populations de vivre sans dépendre d’une autorité parallèle. La force doit permettre le retour de l’État ; elle ne peut constituer, à elle seule, l’État.
L’AES cherche à construire une puissance collective ; le Nigeria cherche à contenir des menaces aux généalogies multiples ; les groupes armés, eux, exploitent les discontinuités entre ces politiques nationales. Les États se différencient politiquement au moment même où la menace les contraint à penser leur sécurité ensemble.
Cette contradiction peut devenir le point de départ d’une coopération régionale reconnaissant une communauté de vulnérabilités sans exiger l’uniformité des régimes.
Vers une nouvelle conception de la coopération régionale
Le Nigeria et les États de l’AES n’ont donc pas besoin de partager la même conception de la souveraineté pour reconnaître une même réalité stratégique. Les organisations terroristes ont déjà construit une profondeur régionale que les États doivent apprendre à contenir sans renoncer à leurs choix politiques.
La géographie du terrorisme en Afrique de l’Ouest révèle ainsi une contradiction de l’État contemporain. Les frontières demeurent nationales, tandis que les menaces et les réseaux qui les traversent sont transnationaux. L’enjeu de la souveraineté n’est plus de fermer le territoire au monde, mais de disposer d’une puissance suffisante pour maîtriser les interdépendances qui le traversent.
C’est dans cette perspective que l’AES peut être comprise comme une expérience politique dépassant la seule coopération militaire. Sa véritable épreuve sera de transformer le renforcement des capacités militaires en autorité politique durable, puis cette autorité en confiance sociale.
La puissance n’acquiert sa pleine signification politique que lorsqu’elle devient autorité, et l’autorité ne devient durable que lorsqu’elle se convertit en confiance.
Mikialou Cissé






