Home InvestigationsLes démystificateurs du Sahel Réseaux sociaux et intelligence artificielle : Descartes avait-il déjà pensé la désinformation ?

Réseaux sociaux et intelligence artificielle : Descartes avait-il déjà pensé la désinformation ?

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Le philosophe qui a fondé la modernité intellectuelle sur le « doute méthodique » et « l’idée claire et distincte » nous a laissé quelque chose d’infiniment précieux pour notre époque. Une anatomie de l’erreur, une théorie de la croyance hâtive, et un programme de résistance cognitive. Relire Descartes en 2026, c’est lire le manuel anti-désinformation que nous n’avons jamais su écrire.

Il y a une phrase dans le Discours de la méthode que j’ai relu cent fois sans jamais l’épuiser. Descartes y décrit le jeune homme qu’il a été, sorti des meilleures écoles d’Europe, nourri de philosophie et de mathématiques, et qui découvre avec stupeur « qu’on ne saurait rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu’il n’ait été dit par quelqu’un des philosophes ». Cette découverte, loin de l’accabler, le libère. Si les doctes se contredisent sur tout, alors aucune doctrine ne peut être acceptée sans examen. Et si aucune doctrine ne peut être acceptée sans examen, alors tout commence par le doute.

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qu’on ne saurait rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu’il n’ait été dit par quelqu’un des philosophes

Voilà le geste fondateur de la philosophie cartésienne. Et voilà, quatre siècles plus tard, le geste le plus urgent que nous puissions accomplir face à la désinformation numérique. Car notre maladie épistémique contemporaine n’est pas nouvelle. C’est celle que Descartes avait diagnostiquée avec une précision remarquable : la précipitation et la prévention. Nous croyons trop vite. Nous partageons avant de lire. Nous validons ce qui confirme. Descartes appelait cela les deux grands ennemis de la connaissance. Nous les appelons aujourd’hui les biais cognitifs. Mais c’est la même chose.

« Évitez soigneusement la précipitation »

La première règle de la méthode cartésienne est d’une simplicité désarmante. Descartes écrit dans le Discours de la méthode que la première maxime de sa méthode est « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ».

Précipitation et prévention. Ces deux mots, écrits en 1637, décrivent avec une exactitude troublante les deux mécanismes centraux de la propagation des fausses informations à l’ère numérique. La précipitation, c’est le partage instantané, la réaction avant la réflexion, le clic avant la lecture. La prévention, au sens ancien du terme, c’est-à-dire le préjugé, l’opinion préformée, c’est le biais de confirmation. Nous croyons ce qui confirme ce que nous croyons déjà. La désinformation ne crée pas ces deux tendances. Elle les exploite. Elle les optimise. Elle les industrialise.

Les algorithmes des plateformes numériques sont des machines à précipitation et à prévention. Ils présentent l’information avec une urgence permanente qui rend le ralentissement presque impossible. Ils sélectionnent ce qui renforce nos convictions préexistantes. En d’autres termes, ils font exactement le contraire de ce que Descartes recommandait. Ils nous maintiennent dans la posture que Descartes qualifiait d’intellectuellement irresponsable.

La lumière naturelle contre l’autorité

Il y a dans La Recherche de la vérité, ce dialogue tardif et lumineux de Descartes, retrouvé après sa mort à Stockholm, une phrase qui devrait être gravée au fronton de toute rédaction et de toute classe. Eudoxe, le porte-parole de Descartes, explique à Poliandre, l’homme ordinaire sans formation savante, que « l’honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles », mais qu’il lui suffit de cultiver sa raison naturelle. Le véritable ennemi de la connaissance, dit Descartes par la voix d’Eudoxe, ce ne sont pas l’ignorance ou le manque d’érudition. Ce sont les « fausses pensées » dont notre imagination s’est remplie avant que la raison n’ait pu établir sa conduite.

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l’honnête homme n’est pas obligé d’avoir vu tous les livres ni d’avoir appris soigneusement tout ce qui s’enseigne dans les écoles

Cette distinction est d’une pertinence saisissante pour comprendre la désinformation contemporaine. Le problème n’est pas que les gens ne savent pas assez. C’est qu’ils savent des choses fausses, et qu’ils les savent avec la même conviction, parfois plus grande, que les choses vraies. La désinformation ne comble pas un vide. Elle occupe un terrain. Elle prend la place que la pensée rigoureuse n’a pas encore investie. Descartes l’avait dit avec une brutale clarté : l’enfant entre dans le monde par les sens et par l’autorité des précepteurs, et « il est presque impossible que son imagination ne se trouve remplie d’une infinité de fausses pensées ». L’environnement numérique est le précepteur du XXIe siècle. Et il éduque très mal.

Mais Descartes ajoutait quelque chose de crucial que l’on oublie souvent : ce n’est pas l’érudition qui protège de l’erreur. C’est la méthode. Dans le Discours, il se montre méfiant envers ceux qui se sont enfermés dans les écoles et ont accumulé des savoirs sans jamais les avoir soumis à leur propre raison. Il préfère les « simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent » aux « sciences des livres » accumulées sans méthode critique. Ce n’est pas un éloge de l’ignorance : c’est un éloge du jugement.

Le Malin Génie, version algorithme

La Première Méditation métaphysique est peut-être le texte le plus radical que la philosophie occidentale ait produit. Descartes y pousse le doute jusqu’à son extrême limite. Et s’il existait un Malin Génie, un démon tout-puissant et trompeur, qui consacrerait toute son énergie à nous faire prendre le faux pour le vrai ? Et si nos sens, nos souvenirs, nos convictions les plus établies étaient l’effet de cette tromperie systématique ? Comment saurions-nous faire la différence ?

La figure du Malin Génie n’est pas une fantaisie littéraire. C’est un instrument de pensée radical. Il force à se demander quelles seraient les conditions d’une tromperie totale, et par là même ce qui résisterait à une telle tromperie. Et en 2026, nous n’avons plus besoin d’imaginer ce démon. Nous l’avons construit. Les écosystèmes numériques contemporains (plateformes, algorithmes, intelligence artificielle générative) réalisent, à une échelle que Descartes n’aurait pu imaginer, quelque chose de fonctionnellement équivalent au Malin Génie.

Ces systèmes ne cherchent pas la vérité. Ils cherchent l’engagement. Ils produisent des environnements informationnels construits pour que nous croyions ce que nous devons croire pour rester connectés, indignés, dépendants. Ils personnalisent nos réalités. Ils adaptent ce que nous voyons à ce que nous avons déjà montré que nous voulions voir. Si Descartes avait connu TikTok, il aurait peut-être modifié sa Première Méditation. Ce n’est plus un Malin Génie intérieur qu’il faut affronter, mais des architectures extérieures dont l’intérêt commercial est notre incapacité à douter.

Dans la Quatrième Méditation, intitulée, précisément, Du vrai et du faux, Descartes analyse la source de l’erreur humaine. Sa conclusion est remarquable : l’erreur ne vient pas de notre entendement, qui conçoit clairement ou confusément, ni de notre volonté, qui désire et choisit. Elle vient de l’écart entre les deux : nous affirmons des choses que nous ne percevons pas clairement, nous étendons notre volonté de croire au-delà de ce que notre entendement perçoit avec évidence. « Si je m’abstiens de donner mon jugement sur une chose quand je ne la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, il est évident que j’agis bien », écrit-il. Suspendre son jugement. Voilà l’acte épistémique fondamental. Et voilà l’acte que le monde numérique rend structurellement difficile.

L’idée claire et distincte à l’épreuve du deepfake

Le critère de la connaissance chez Descartes est célèbre. Une idée est vraie si elle est claire et distincte. Claire : présente et manifestée à un esprit attentif. Distincte : précisément délimitée, sans confusion avec autre chose. Ce critère, formulé dans les Principes de la philosophie, constitue la règle générale de la vérité cartésienne.

Ce critère est aujourd’hui sous pression comme jamais. L’intelligence artificielle générative produit des images, des vidéos, des textes, des voix qui présentent toutes les apparences de la clarté et de la distinction, sans que cela ne garantisse en rien leur rapport à la réalité. Un deepfake est une idée apparemment claire et distincte. On voit nettement un visage, on entend clairement une voix, on distingue précisément chaque mot, qui est pourtant radicalement faux. Les algorithmes de désinformation ont appris à fabriquer de la clarté et de la distinction artificielles.

Descartes avait anticipé une difficulté analogue. Dans la Première Méditation, il note que les rêves peuvent être aussi vifs et nets que les perceptions de la veille. Comment distinguer une perception authentique d’une hallucination convaincante ? Sa réponse était de recourir à l’enchaînement rationnel des raisons plutôt qu’à la vivacité des impressions. Cette réponse reste profondément pertinente. Ce n’est pas parce qu’une information est fréquente, vivante, émotionnellement saillante qu’elle est vraie. C’est parce qu’elle s’insère cohéremment dans une chaîne de raisons vérifiable. Cartésianisme contre viralisme : deux visions du monde incompatibles.

La méthode cartésienne comme programme anti-désinformation

Relu entièrement, le programme méthodique de Descartes est un programme anti-désinformation d’une cohérence remarquable. Ses quatre règles (évidence, analyse, synthèse, dénombrement) sont une réponse directe aux quatre pathologies de l’information numérique.

La première règle (ne recevoir que ce qui est clair et distinct) répond à la précipitation : ne pas partager ce qu’on n’a pas soi-même vérifié. La deuxième (diviser les difficultés) répond à la complexité des affirmations trompeuses qui mélangent le vrai et le faux pour protéger le second : décomposer l’information en éléments séparables et vérifiables. La troisième (conduire ses pensées par ordre, du plus simple au plus complexe) répond à la logique des narratives sensationnalistes qui brulent les étapes : remonter patiemment aux sources plutôt que d’accepter les conclusions immédiates. La quatrième enfin (faire des dénombrements si entiers que rien ne soit omis) répond à la désinformation par omission : vérifier ce qui manque autant que ce qui est dit.

Ce programme n’est pas littéralement applicable à chaque tweet ou chaque vidéo TikTok. Mais il définit une posture intellectuelle fondamentale qui, si elle était cultivée dès l’école et entretenue par les institutions médiatiques, changerait radicalement notre rapport à l’information. Cette posture a un nom : la suspension du jugement. Et elle a un ennemi principal : l’urgence.

Douter n’est pas se taire

Il faut pourtant lever un malentendu sur Descartes que l’on colporte parfois. Son doute méthodique n’est pas un scepticisme paralysant. Il l’écrit lui-même avec force dans le Discours : « mon dessein ne tendait qu’à m’assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l’argile ». Le doute est une méthode, pas une fin. Il est provisoire, instrumenté, orienté vers la connaissance. Il ne cherche pas à dissoudre toute certitude. Il cherche à fonder des certitudes qui méritent ce nom.

Cette nuance est d’une importance politique considérable. Car l’un des effets pervers de la désinformation massive, c’est de produire un scepticisme généralisé : « on ne peut rien savoir », « tout se vaut », « toutes les sources sont corrompues ». Ce relativisme-là n’est pas un antidote à la désinformation. Il en est la forme la plus accomplie. Quand on ne peut plus distinguer le vrai du faux, la désinformation a gagné. Le Malin Génie a triomphé.

Le doute cartésien va exactement en sens inverse. Il refuse la certitude hâtive, mais il cherche la certitude fondée. Il ne dit pas qu’on ne peut rien savoir. Il dit qu’on ne peut savoir que ce qu’on a examiné avec rigueur. C’est une position exigeante et courageuse. Elle demande du temps, de l’effort, une capacité à tenir l’incertitude sans la remplir précipitamment. Elle demande aussi ce que Descartes appelle, dans La Recherche de la vérité, « un très grand naturel » ou « les instructions de quelque sage ». En d’autres termes : une éducation.

Ce que Descartes nous demande à nous, journalistes

Je suis journaliste. Et je lis Descartes comme un confrère. Pas parce qu’il aurait travaillé dans une rédaction (il se méfiait d’ailleurs des « disputes » publiques et préférait sa chambre chauffée en Allemagne). Mais parce que la méthode qu’il a formulée est exactement celle que le journalisme digne de ce nom cherche à pratiquer : ne recevoir aucune information sans l’avoir examinée, vérifiée, recoupée ; diviser les affirmations complexes pour les tester séparément ; remonter des effets aux causes ; et ne rien omettre.

Ce programme, Descartes ne l’a pas pensé pour les médias. Il l’a pensé pour la philosophie. Mais la philosophie et le journalisme partagent, ou devraient partager, la même ambition. Celle de ne pas se laisser gouverner par les apparences, les autorités ou les préjugés, mais aller jusqu’à la chose même, jusqu’à ce qui résiste au doute. Descartes appelait cela le « roc ». Nous l’appelons le fait établi, la source vérifiée, le témoin fiable.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, face à la désinformation industrielle, n’est pas seulement la qualité de l’information. C’est la qualité du jugement collectif. Une société démocratique ne peut fonctionner que si ses citoyens peuvent former des jugements fondés. Et des jugements fondés exigent une méthode. Descartes l’avait écrit pour lui-même, modestement, sans vouloir « enseigner la méthode que chacun doit suivre ». Mais quatre siècles plus tard, cette humilité semble un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Nous avons besoin de la méthode. Tous. Maintenant.

Je pense, donc je vérifie

Je pense, donc je suis. Ce cogito est l’une des formules les plus célèbres de l’histoire de la philosophie. Mais on en oublie la portée révolutionnaire. Descartes ne dit pas : je vois, donc je suis. Il ne dit pas : les autres disent, donc c’est vrai. Il ne dit pas : tout le monde partage, donc cela doit être réel. Il dit : je pense. C’est l’acte de penser lui-même (l’effort actif de la réflexion, du doute, de l’examen) qui constitue l’ancre de la réalité.

Transposé dans notre contexte, ce cogito devient un programme. Je pense, donc je vérifie. Je pense, donc je demande : qui l’a dit ? Sur quoi s’appuie-t-on ? Dans quel contexte cette affirmation a été tenue ? A quelle date ? Qu’est-ce qui me permettrait de conclure que c’est faux ? Je pense, donc je ralentis. Je pense, donc je suspends mon jugement jusqu’à ce que j’aie des raisons suffisantes de l’émettre.

Descartes avait écrit le Discours de la méthode en français plutôt qu’en latin « pour ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure ». C’est-à-dire pour tout le monde. Il voulait que la méthode ne soit pas réservée aux doctes. Il voulait qu’elle soit une pratique citoyenne. À l’heure où les intelligences artificielles produisent de la désinformation à l’échelle industrielle, cet universalisme de la méthode n’est plus une ambition philosophique. C’est une nécessité démocratique.

Fousseni Togola 

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