Home A la Une Fake news et destruction du monde commun : ce que Hannah Arendt nous apprend sur la désinformation

Fake news et destruction du monde commun : ce que Hannah Arendt nous apprend sur la désinformation

0 comments 323 views 12 minutes read

À l’ère des fake news, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle générative, la pensée d’Hannah Arendt retrouve une étonnante actualité. Sa réflexion sur le mensonge politique, la vérité factuelle et la destruction du « monde commun » permet de comprendre pourquoi la désinformation ne cherche pas seulement à faire croire au faux, mais peut aussi conduire à ne plus croire en rien. 

Il est des pensées qui traversent le temps sans vieillir. Celles d’Hannah Arendt sur le mensonge, la vérité politique et la destruction de la réalité partagée appartiennent à cette catégorie rare. Philosophe née à Hanovre en 1906, auteure des Origines du totalitarisme (1951), de La Crise de la culture (1961) et de Du mensonge à la violence (1972), Arendt a élaboré une pensée de la politique fondée sur la pluralité humaine, la factualité et le jugement. Cette pensée, loin d’être une simple curiosité d’histoire intellectuelle, constitue aujourd’hui l’une des grilles d’analyse les plus puissantes dont nous disposons pour comprendre la crise de la désinformation, des fake news et de leurs dérivés.

Car ce que nous vivons depuis une décennie n’est pas, au fond, un simple problème technologique ou médiatique. C’est une crise épistémologique et politique au sens où Arendt l’entendait. Une crise du « monde commun », c’est-à-dire de l’espace partagé de faits et d’opinions sans lequel la démocratie cesse d’exister. Comment ce délabrement épistémique nourrit à la fois les propagandes locales et les manipulations globales ? 

Quand le mensonge organisé détruit la confiance dans l’information

Le contribution la plus originale d’Arendt à la question de la désinformation se trouve dans son essai Vérité et politique, publié en 1967 dans The New York Review of Books en réponse au scandale des Pentagon Papers. Arendt y introduit une distinction qui reste fondamentale : la distinction entre vérité de raison et vérité de fait.

📚 À lire aussiVivre sans monde

La vérité de raison concerne les propositions mathématiques ou philosophiques, dont la négation est une absurdité logique. La vérité de fait, elle, concerne ce qui s’est réellement passé dans le monde : qui était à telle place, quel événement a eu lieu, quelle décision a été prise. Et c’est précisément cette vérité de fait qui est, écrit Arendt, « la plus vulnérable de toutes ». Contrairement aux axiomes mathématiques, les faits sont contingents. Ils auraient pu être autrement, et cette contingence même les rend attaquables.

« Les faits et les événements sont des choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories produits par l’esprit humain. Une fois perdus, aucun effort rationnel ne les ramènera jamais. », écrit Hannah Arendt, dans Vérité et politique. 

“

Les faits et les événements sont des choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories produits par l’esprit humain. Une fois perdus, aucun effort rationnel ne les ramènera jamais.

Cette vulnérabilité est au cœur de l’économie contemporaine de la désinformation. Les fake news ne ciblent pas d’abord les vérités de raison. Personne ou presque ne nie que deux et deux font quatre. Elles ciblent les vérités de fait. Les chiffres d’une épidémie, les résultats d’une élection, les responsabilités d’un conflit armé, la réalité d’un accord diplomatique. Dans la guerre informationnelle qui accompagne les crises au Sahel, au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est, ce sont précisément ces vérités factuelles (qui, où, quand, combien) qui sont contestées, falsifiées, remplacées par des contre-récits.

Arendt ajoute une observation cruciale : transformer les faits en « opinion » est l’une des stratégies les plus efficaces du mensonge politique. Si l’on peut présenter un fait établi comme un « point de vue parmi d’autres », il cesse d’exercer sa force contraignante. « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie », écrit-elle. Cette phrase devrait être gravée dans toutes les rédactions et tous les ministères de l’information.

“

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie

La propagande et la fabrication d’une réalité parallèle

Mais Arendt va plus loin. Dans l’entretien qu’elle accorde à Roger Errera en octobre 1973, l’un des documents les plus précieux de son héritage intellectuel, elle formule ce que l’on pourrait appeler la théorie arendtienne du mensonge systémique : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. […] Et un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple. », lit-on dans cet entretien. 

Ce passage, souvent cité comme une métaphore, doit être lu comme un diagnostic clinique. Arendt n’est pas en train de décrire simplement la propagande totalitaire. Elle décrit le mécanisme par lequel le mensonge systémique ne vise pas à faire croire des choses fausses (cela serait encore relativement bénin), mais à détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. C’est le stade terminal de la désinformation. Non plus un espace informationnel où il y aurait une vérité et des mensonges, mais un espace où la notion même de vérité a été dissoute.

Ce que les chercheurs contemporains en média appellent le « lassitude informationnelle » ou la « post-vérité », Arendt l’avait anticipé avec une précision terrifiante. L’abondance des fake news ne produit pas un public mieux informé qui les détecte. Elle produit un public épuisé, qui renonce à distinguer et finit par considérer toute information, vraie ou fausse, comme également suspecte. C’est ce que Karl Popper appellerait un échec du rationalisme critique. Non pas la victoire d’une thèse fausse sur une thèse vraie, mais la démission collective de la faculté de réfuter.

La désinformation de masse ne cherche pas à convaincre. Elle cherche à décourager. Son but ultime n’est pas que vous croyiez le faux : c’est que vous cessiez de chercher le vrai.

Les Origines du totalitarisme : la désinformation comme précondition du pire

Pour saisir pleinement la portée politique de la réflexion arendtienne, il faut revenir à son œuvre maîtresse, Les Origines du totalitarisme (1951). Arendt y analyse comment les régimes totalitaires, nazisme et stalinisme, ont d’abord détruit le tissu factuel commun avant d’imposer leur domination physique. La propagande totalitaire ne ment pas simplement. Elle institue une réalité parallèle cohérente, dans laquelle chaque fait récalcitrant trouve une explication et une place.

Ce que le totalitarisme a compris, et que la désinformation contemporaine reproduit à grande échelle, c’est que la vérité factuelle n’a pas besoin d’être confrontée directement. Il suffit de la noyer. D’en produire suffisamment de versions contradictoires pour que le sens commun se rende. Arendt décrit la « structure en oignon » du mouvement totalitaire. Chaque couche constitue une « façade trompeuse de normalité » pour les couches qui l’entourent. Les organisations de façade, les sympathisants, les relais médiatiques participent tous à ce que nous appelons aujourd’hui un « écosystème de désinformation ».

La ressemblance avec les réseaux contemporains de production et de diffusion des fake news est saisissante. Les fermes à trolls, les sites d’information satellites, les comptes anonymes amplificateurs, les médias relais institutionnels. Tous participent de cette même logique de couches qui se font mutuellement écran, créant pour chaque audience l’illusion d’un monde cohérent.

Plus troublant encore. Arendt observe que les sociétés libres ne sont pas immunisées contre cette dynamique. Dans « Vérité et politique », elle note que même dans les démocraties, les vérités de fait inconfortables sont « consciemment ou inconsciemment transformées en opinions ». Ce mécanisme de conversion, faire passer pour un « point de vue » ce qui est un fait établi, est au cœur de ce que Noam Chomsky et Edward Herman appelaient, dans leur analyse des médias américains, la « fabrication du consentement ».

La presse libre : condition de possibilité du politique

Au cœur de la pensée arendtienne se trouve une conviction : sans presse libre, il n’y a pas de domaine public viable, et sans domaine public viable, il n’y a pas de vie politique au sens propre. Cette intuition précède et dépasse le seul argument liberal de la liberté d’expression. Elle touche à ce qu’Arendt appelle le « monde commun ».

Le monde commun, dans sa philosophie, n’est pas simplement la réalité physique partagée. C’est l’espace de signification que les hommes construisent ensemble à travers la parole et l’action. Il repose sur un socle de faits partagés, que les historiens retiennent, que les journalistes vérifient, que les juges sanctionnent, sans lequel les opinions ne peuvent se confronter qu’en aveugle. La désinformation détruit ce socle. Elle ne change pas les opinions. Elle détruit les conditions dans lesquelles les opinions peuvent se former rationnellement.

Dans la Crise de la Culture, elle développe que « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. » Cette formulation a des implications considérables pour les débats contemporains sur la régulation des plateformes numériques. Ce n’est pas la liberté d’expression qu’il faut réglementer. C’est la garantie d’un espace factuel commun qu’il faut institutionnaliser. Tant que les algorithmes des réseaux sociaux amplifient préférentiellement les contenus émotionnellement intenses,  indépendamment de leur véracité, ils ne sont pas neutres par rapport à la démocratie. Ils la sapent activement.

Dans le contexte africain, et plus particulièrement sahélien, cette question prend une acuité particulière. Comme le note Aliou Diallo, fact-checker malien : « La désinformation agit comme un amplificateur de peur et de division. Dans des contextes sensibles comme le Mali, la circulation d’informations non vérifiées peut transformer de simples divergences d’opinion en conflits ouverts. », rapporte le média malien Le Jalon, dans un post sur les réseaux sociaux. Cette observation rejoint exactement ce qu’Arendt avait théorisé. Sans socle factuel partagé, les opinions ne délibèrent plus. Elles entrent en guerre.

La banalité du mal à l’ère des fake news

L’un des concepts les plus puissants d’Arendt est celui de « banalité du mal », qu’elle forge à l’occasion du procès Eichmann à Jérusalem en 1961. Eichmann n’était pas un monstre. C’était un bureaucrate. Un homme qui exécutait des ordres sans penser, qui avait abdiqué sa faculté de jugement. Le mal n’est pas nécessairement démoniaque. Il peut être banal, mécanique, routinier.

Cette catégorie, encore peu mobilisée dans les études sur la désinformation, s’applique avec une pertinence troublante aux producteurs contemporains de fake news industrielles. Les employés des fermes à trolls, les rédacteurs d’articles fabriqués, les opérateurs d’avatars générés par intelligence artificielle ne sont, pour la plupart, ni des idéologues convaincus ni des manipulateurs cyniques. Ce sont des travailleurs précaires qui exécutent des tâches, des algroithmes qui optimisent sans comprendre, des plateformes qui amplifient sans juger.

La désinformation numérique est le triomphe de la banalité d’Arendt appliquée à l’information. Elle n’a pas besoin de mauvaises intentions pour faire des dégâts considérables. Elle n’a besoin que d’une absence de pensée, d’un désintérêt pour la question de la vérité, d’une optimisation sur des métriques d’engagement qui ignorent la vérité comme paramètre. Or, écrit Arendt dans l’entretien de 1973 : « penser de manière critique signifie que chaque pensée sape ce qu’il y a en fait de règles rigides et de convictions générales. » Et de conclure avec une formule saisissante : « ne pas penser, c’est encore plus dangereux. »

Le jugement critique comme réponse à la désinformation

Face à ce tableau sombre, Arendt n’est pas désespérée. Sa réponse se trouve dans sa théorie du jugement, développée notamment dans La crise de la culture  à partir de la troisième Critique de Kant. Le jugement est cette faculté qui permet à l’individu d’évaluer des cas particuliers sans les soumettre à une règle générale imposée de l’extérieur. Il suppose une « mentalité élargie ». La capacité de se représenter mentalement les positions des autres et de penser en leur nom sans pour autant abdiquer son propre point de vue.

Le jugement est précisément ce que la désinformation cherche à paralyser. En saturant l’espace informationnel de contenus contradictoires, en rendant toute information suspecte, en produisant un épuisement cognitif qui rend le scepticisme universel, elle vise à produire des individus incapables de former une opinion fondée. Non pas des gens qui pensent faux, mais plutôt des gens qui ne pensent plus.

La réponse d’Arendt est donc à la fois intellectuelle, institutionnelle et politique. Intellectuelle : réapprendre à penser, à distinguer, à exercer un scepticisme méthodique, non pas le relativisme paralysant (« tout se vaut »), mais l’exigence rationaliste (« qu’est-ce qui pourrait rendre cette affirmation fausse ? », pour reprendre le critère de falsifiabilité de Popper). Institutionnelle : garantir l’existence de médias indépendants, d’organismes de vérification des faits, d’archives publiques accessibles. Politique : refuser que les plateformes numériques continuent à optimiser l’engagement au détriment de la vérité.

La réponse à la désinformation n’est pas plus d’information. C’est plus de jugement. Et le jugement ne s’apprend pas seul; Il se cultive, dans des institutions, dans des pratiques, dans une culture du débat et de la preuve.

Relire Hannah Arendt face aux défis informationnels de 2026

La pensée d’Hannah Arendt sur la vérité, le mensonge et le monde commun s’est formée dans la confrontation au pire que le XXe siècle ait produit. Elle n’a pas connu les réseaux sociaux ni les deepfakes ni l’intelligence artificielle générative. Mais elle a connu quelque chose de plus fondamental : la destruction systématique du réel partagé comme condition préalable à la domination totale.

Ce qu’elle a compris, et que nous devons retenir, c’est que la désinformation n’est pas d’abord un problème de technologie. C’est un problème politique au sens le plus profond. Un problème de monde commun, de conditions de possibilité du jugement, de survie de l’espace public. Relire Arendt en 2026, c’est se donner les moyens de penser à la hauteur du défi que nous affrontons. Non pas pour céder à la peur, mais pour refuser l’abdication de la pensée, qui est, a toujours été, la première victoire des totalitarismes de toute nature.

Arendt nous rappelle pourquoi la résistance à la désinformation est politique autant qu’épistémique : parce que la vérité factuelle n’est pas une question purement intellectuelle, mais la condition même de notre capacité d’agir ensemble dans un monde commun.

Fousseni Togola 

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN