Loyers gonflés, frais de scolarité fictifs, gains de change non reversés : un rapport du Bureau du Vérificateur général, daté du 14 septembre, dresse un bilan sévère de la gestion financière de la représentation malienne en Égypte entre 2022 et 2026. L’essentiel des sommes en cause a été transmis à la justice.
Dans un rapport rendu public le 14 septembre, le Bureau du Vérificateur général (BVG) du Mali dresse un constat sévère sur la gestion de l’ambassade du Mali au Caire, en République arabe d’Égypte. Portant sur les exercices 2022 à 2026 (jusqu’au 31 mars), cette vérification financière, engagée à la suite d’une saisine, a permis d’identifier des irrégularités financières d’un montant total de 625 938 181 francs CFA, ainsi qu’une série de dysfonctionnements administratifs affectant le fonctionnement de la représentation diplomatique, dont les recettes se sont élevées, sur la période, à un peu plus de 2,16 milliards de francs CFA pour environ 1,94 milliard de dépenses.
Le rapport ne nomme aucun des responsables mis en cause, désignés uniquement par leur fonction, conformément à la pratique du BVG. Il pointe la responsabilité conjointe de l’ambassadeur, ordonnateur du budget de la mission, et du secrétaire agent comptable, chargé du paiement des dépenses et du recouvrement des recettes, ainsi que, pour un fait distinct, celle de l’ambassadeur sortant.
Un intérim non respecté, une comptabilité défaillante
Sur le plan administratif, les vérificateurs relèvent que l’ambassadeur sortant a continué d’exercer ses fonctions d’ordonnateur jusqu’au 30 novembre 2025, notamment en approuvant des autorisations de dépenses, alors que le décret mettant fin à ses fonctions avait été pris dès le 10 juin 2025, au lieu de transmettre le service à l’intérimaire habilité, comme le prévoit la réglementation.
Le rapport relève également que le Payeur général du Trésor a autorisé l’autoconsommation de recettes de chancellerie pour des montants supérieurs à ceux effectivement encaissés, ainsi qu’une série de manquements comptables, notamment l’absence de tenue exhaustive des dossiers du personnel, les registres comptables incomplets ou non conformes, l’absence de comptabilité-matières, le non-enregistrement systématique des frais bancaires et le non-rapatriement de fonds inutilisés.
Loyers gonflés et frais de scolarité fictifs pour 222 millions de F CFA
Le chapitre le plus détaillé du rapport porte sur les irrégularités financières proprement dites. Les vérificateurs ont d’abord constaté l’octroi d’avantages indus au personnel, l’ambassade ayant pris en charge, sans base légale, l’abonnement internet de la résidence de l’ambassadeur et des cartes de recharge téléphonique, pour 8 648 172 francs CFA. Ils ont ensuite relevé des dépenses indues de 26 349 695 francs CFA, correspondant à des heures supplémentaires forfaitaires versées en espèces au personnel contractuel sans justificatif ni base contractuelle, ainsi qu’à des prestations de gardiennage payées à des agents de sécurité égyptiens sur des ressources destinées aux cotisations sociales.
Plus substantielles encore, des dépenses qualifiées de « fictives » atteignent 222 317 960 francs CFA. Elles recouvrent des loyers versés à des montants supérieurs à ceux fixés par les contrats en cours (51,2 millions de francs CFA), des frais de location fictifs incluant l’hébergement facturé pour un secrétaire d’ambassade qui occupait en réalité un appartement de fonction sans charge locative (22 millions), et surtout des frais de scolarité fictifs, pour des enfants de personnel diplomatique non inscrits dans les établissements déclarés ou facturés à des montants supérieurs à ceux communiqués par les écoles elles-mêmes lors de la vérification : 65,6 millions de francs CFA au titre de l’année 2023-2024 et 83,5 millions pour 2024-2025, soit près de 149 millions de francs CFA à eux seuls.
Le rapport fait également état de paiements indus d’indemnités de déplacement et de mission (3 078 000 francs CFA) et d’une minoration des recettes issues des visas et des timbres fiscaux, notamment 24 visas ordinaires délivrés en mai et juin 2025 à un tarif inférieur au tarif réglementaire, pour un manque à gagner de 667 199 francs CFA.
Plus de 361 millions de F CFA de gains de change non comptabilisés
Mais c’est un tout autre poste qui concentre, à lui seul, plus de la moitié du montant total des irrégularités relevées : des gains de change non comptabilisés et non reversés, que le rapport chiffre à 361 066 488 francs CFA. Selon les vérificateurs, le secrétaire agent comptable effectuait des retraits directs sur le compte en euros de l’ambassade pour régler des dépenses en livres égyptiennes, sans faire apparaître les écarts de change résultant de ces opérations de conversion ni produire les bordereaux attestant des taux appliqués.
Faute de ces justificatifs, l’équipe de vérification a recalculé ces écarts sur la base des taux publiés par la Banque centrale d’Égypte pour aboutir à ce montant. À cela s’ajoute un solde de recettes de chancellerie non reversées ni justifiées de 3 810 667 francs CFA, la comptabilité de caisse n’ayant, selon le rapport, pas été tenue durant une large partie de la période sous revue.
Au terme de sa vérification, le Bureau du Vérificateur général indique avoir transmis l’ensemble de ces constats au président de la Section des comptes de la Cour suprême et procédé à une dénonciation des faits auprès du procureur de la République financier. Ce qui ouvre aisni la voie à d’éventuelles poursuites judiciaires, sans que le rapport ne préjuge, à ce stade, de leur issue. Le BVG indique par ailleurs se réserver le droit de suivre la mise en œuvre des recommandations formulées pour corriger les dysfonctionnements de contrôle interne identifiés.
Chiencoro Diarra
