Deux milliards de personnes vivent encore dans des bâtiments en terre crue. Le ciment, lui, produit chaque année 2,5 milliards de tonnes de CO₂, soit 7 % des émissions mondiales. Au Mali, à Djenné, à Tombouctou, au Burkina Faso et dans tout le Sahel, le banco — cette argile mêlée de paille ou de la bouse de vache — a façonné des cités durant des siècles. Aujourd’hui, une génération d’architectes, de chercheurs et d’artisans tente de redonner à ce matériau sa place légitime. Non pas comme vestige folklorique, mais comme réponse rigoureuse à la double urgence climatique et sociale du XXIᵉ siècle.
Il faut commencer par nommer le paradoxe. Dans la ville de Djenné, au cœur du Mali, se dresse le plus grand édifice en terre crue du monde : la Grande Mosquée, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1988. Construite initialement au XIIIᵉ siècle, reconstruite en 1907 dans le style soudano-sahélien, elle accueille chaque année le rituel du crépissage — une mobilisation collective de toute la communauté djennékée pour enduire ses murs de banco frais avant la saison des pluies. Ce geste n’est pas de la nostalgie : c’est de l’ingénierie sociale et thermique.
Pourtant, à quelques rues de là, les habitants détruisent leurs maisons en terre pour les reconstruire en parpaings et en ciment. Non par conviction technique, mais par mimétisme social : dans l’imaginaire collectif forgé par des décennies de « modernisation », la maison en béton est signe de réussite, et le banco signe de pauvreté. Cette hiérarchie symbolique est l’un des obstacles les plus redoutables à surmonter. Elle n’est pas irrationnelle — elle est le produit d’une histoire coloniale et postcoloniale qui a systématiquement déprécié les savoirs locaux au profit de matériaux importés.
Le résultat est documenté : l’UNESCO signale depuis plusieurs années que l’introduction du ciment, des briques cuites et des huisseries métalliques dans le tissu ancien de Djenné altère l’authenticité du site classé, et accélère la dégradation des structures traditionnelles en modifiant leurs propriétés hygrothermiques d’origine.
Ce que la science dit du banco : des chiffres, pas des mythes
L’architecture en terre crue n’est pas qu’une affaire d’esthétique ou d’identité. Elle est d’abord une technique aux performances mesurables, documentées par la recherche contemporaine.
Première propriété fondamentale : l’inertie thermique. Les murs en banco présentent un déphasage thermique de 10 à 12 heures — ce qui signifie que la chaleur absorbée en journée n’est restituée vers l’intérieur que la nuit, quand les températures extérieures ont baissé. Dans un climat sahélien où les écarts jour/nuit peuvent dépasser 20 °C, cette propriété est capitale. Elle permet de maintenir une température intérieure stable sans aucune énergie mécanique — sans climatiseur, sans ventilateur, sans générateur.
Deuxième propriété : le bilan carbone. Selon les données disponibles sur les matériaux de construction, la production d’une tonne de ciment Portland génère entre 800 kilos et une tonne de CO₂. L’industrie cimentière mondiale est responsable d’environ 2,5 milliards de tonnes de CO₂ par an, soit 7 % des émissions mondiales — un chiffre comparable à celui de l’aviation internationale. La terre crue, elle, ne subit aucune cuisson, aucune transformation chimique énergivore. Son énergie grise — c’est-à-dire l’énergie nécessaire à sa production — est jusqu’à dix fois inférieure à celle des briques cuites, et radicalement moindre que celle du béton armé, selon des experts.
Troisième propriété : la réversibilité. Un mur en banco peut, en fin de vie, retourner à la terre. Il n’existe pas de déchet inerte, pas de gravat non recyclable. Dans un continent africain qui devra construire des millions de logements dans les prochaines décennies pour absorber une urbanisation sans précédent — UN-Habitat évaluait en 2016 le besoin à 90 000 logements par jour d’ici 2030 pour 3 milliards de personnes mal logées — la question du coût environnemental des matériaux n’est pas secondaire. Elle est centrale.
Djenné, Tombouctou, le Sahel : un patrimoine vivant sous pression
Le Mali concentre quelques-uns des monuments en terre les plus importants au monde. Outre la Grande Mosquée de Djenné — le plus grand édifice en adobe du monde —, la ville abrite plus de 2 000 maisons traditionnelles, toutes inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. À Tombouctou, la mosquée Djingareyber, construite au XIVᵉ siècle, est la plus vieille construction en terre d’Afrique subsaharienne encore debout. Ces monuments ne sont pas des musées : ils sont des preuves vivantes de la durabilité d’une technique constructive quand elle est correctement entretenue.
L’Aga Khan Trust for Culture (AKTC), qui intervient à Djenné depuis 2006, a conduit une restauration complète de la Grande Mosquée après avoir constaté que des décennies de surcrépissage avaient accumulé plus de 500 tonnes de banco sur la toiture, fragilisant l’ensemble de la structure. Cette intervention illustre une leçon essentielle : l’architecture en terre n’est pas une technique passive. Elle exige un entretien régulier, des savoir-faire transmis, une organisation communautaire. C’est précisément là que réside sa dimension culturelle irremplaçable.
Car le banco n’est pas seulement un matériau de construction — il est un vecteur de cohésion sociale. Le crépissage annuel de la mosquée de Djenné est un événement culturel qui mobilise l’ensemble de la communauté, transmet les techniques aux jeunes générations, et réaffirme collectivement l’appartenance à un lieu et à une histoire. Cet aspect — difficile à quantifier dans une feuille de calcul carbone — est pourtant l’une des ressources les plus précieuses que l’architecture en banco peut offrir à des sociétés sahéliennes traversées par les fractures de la modernité.
La renaissance est en marche — mais elle se bat contre des vents contraires
Depuis quelques années, un écosystème d’acteurs travaille à réhabiliter l’architecture en terre crue comme option sérieuse pour la construction contemporaine au Sahel.
À Bamako, l’École supérieure d’ingénierie, d’architecture et d’urbanisme (ESIAU) porte le réseau FACT Sahel+, un forum qui fédère architectes, maçons, ingénieurs et chercheurs du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Bénin et au-delà.
À l’échelle internationale, le TERRA Award — premier prix mondial des architectures contemporaines en terre crue, lancé en 2016 sous l’égide de la chaire UNESCO « Architectures de terre, cultures constructives et développement durable », portée par le laboratoire CRAterre de l’ENSAG — a déjà récompensé des réalisations sahéliennes et démontré que l’architecture en banco peut être à la fois rigoureuse, esthétique et économiquement accessible.
Ces initiatives se heurtent cependant à des obstacles structurels considérables. Les normes de construction en vigueur dans la plupart des pays sahéliens ont été conçues pour le béton armé : elles ignorent ou pénalisent les matériaux locaux. Les bailleurs de fonds internationaux — banques de développement, agences d’aide bilatérale — financent plus volontiers du béton « standardisé » que de la terre « vernaculaire ». Et les architectes formés dans des écoles aux références occidentales manquent souvent des compétences techniques spécifiques à la construction en terre.
Ce qu’il faut faire : une politique, pas une nostalgie
La renaissance du banco ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté des militants de l’architecture durable. Elle nécessite des décisions politiques claires, à plusieurs niveaux.
Le premier impératif est normatif. Les États malien, burkinabè, nigérien et leurs voisins doivent adapter leurs codes de construction pour intégrer les matériaux locaux — banco, brique de terre compressée (BTC), pisé — avec des normes de mise en œuvre claires et des exigences de formation adaptées. Sans reconnaissance légale, les artisans et architectes qui choisissent la terre restent dans un vide juridique pénalisant.
Le deuxième impératif est éducatif. L’architecture en terre doit entrer dans les cursus des écoles d’architecture et d’ingénierie du Sahel — non pas comme module optionnel exotique, mais comme compétence fondamentale. L’expérience de l’ESIAU et du réseau FACT Sahel+ montre que la demande existe chez les étudiants. Il manque des ressources pédagogiques, des équipements, et une reconnaissance institutionnelle de ces formations.
Le troisième impératif est financier. Les programmes d’aide au logement, qu’ils émanent des États ou des bailleurs internationaux, doivent intégrer des critères favorisant les matériaux locaux à faible empreinte carbone. Dans un contexte où le continent africain va devoir construire massivement pour loger une population en forte croissance, orienter ces flux financiers vers des filières locales de construction en terre est à la fois un choix climatique et un choix de développement économique.
Le quatrième impératif, souvent négligé, est symbolique. Tant que la maison en banco sera perçue comme signe de pauvreté et le parpaing comme signe de réussite, les campagnes techniques échoueront. Changer cette perception suppose un travail de longue haleine — dans les médias, dans les programmes scolaires, dans l’architecture des équipements publics. Lorsqu’une mairie, une école ou un dispensaire est construit en banco de qualité, avec un soin architectural visible, le message est puissant : ce matériau est digne, il est contemporain, il est nôtre.
La terre n’est pas un retour en arrière
Il serait naïf de prétendre que le banco seul peut répondre à tous les besoins de construction du Sahel contemporain. Les villes croissent trop vite, les programmes sont trop massifs, les contraintes trop diverses. L’enjeu n’est pas de remplacer le ciment par la terre de manière idéologique, mais d’intégrer la terre crue dans une palette de matériaux raisonnée — là où ses performances thermiques, son coût, sa disponibilité locale et sa dimension culturelle en font le meilleur choix.
Ce choix est déjà celui de près de deux milliards d’êtres humains sur la planète. Il est celui de civilisations sahéliennes qui ont bâti des cités entières, des mosquées millénaires, des greniers centenaires avec cette argile modeste et généreuse. La science du XXIᵉ siècle ne fait que confirmer ce que les maçons de Djenné savaient depuis longtemps : la terre est un matériau intelligent.
La vraie question n’est pas de savoir si l’architecture en banco est capable de répondre aux défis du présent. Elle l’est. La vraie question est de savoir si nos politiques, nos institutions et nos imaginaires collectifs sont capables de lui faire confiance.
Chiencoro Diarra
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