On a beaucoup gémi sur le Sahel. On a compté ses morts, cartographié ses fractures, prédit son effondrement. Leibniz, philosophe du possible et de la plénitude, nous invite à un autre regard : celui qui, sans nier la réalité des crises, sait discerner dans la résistance des peuples sahéliens la puissance d’un monde en train de se reconfigurer — non de disparaître.
Gottfried Wilhelm Leibniz, mathématicien, métaphysicien, inventeur du calcul infinitésimal et — chose moins souvent rappelée — philosophe de la crise, affirmait que Dieu, en créant l’univers, avait nécessairement choisi le meilleur des mondes possibles. Non le monde parfait — celui-là n’existe pas —, mais le monde où la somme des biens excède la somme des maux, où le mal lui-même n’est que l’ombre portée d’un bien plus grand encore à venir. Voltaire s’en moqua avec génie dans Candide. Camus s’en méfia. Mais peut-être que ni Voltaire ni Camus n’avaient regardé le Sahel avec suffisamment d’attention.
Car c’est au Sahel — cette bande de terre que l’on dit maudite, asséchée, livrée aux terroristes et aux changements anticonstitutionnels, abandonnée par les dieux du développement — que l’optimisme leibnizien retrouve, paradoxalement, l’une de ses terres d’élection les plus riches. Non l’optimisme béat, celui que Leibniz lui-même n’a jamais professé. Mais l’optimisme de structure : la conviction que dans le chaos apparent des crises, une logique de recomposition est à l’œuvre, que le pire n’est pas le dernier mot de l’histoire, et que les peuples qui souffrent ne sont pas des peuples qui meurent.
Le mal comme modalité du possible : relire Leibniz sans naïveté
Leibniz distingue trois types de mal : le mal métaphysique, qui est la simple finitude de toute créature ; le mal physique, qui est la souffrance ; le mal moral, qui est le péché et la violence entre les hommes. Cette taxonomie, élaborée dans la Théodicée de 1710, n’a rien d’une esquive. C’est au contraire une cartographie rigoureuse des limites du monde créé — une façon de dire que le mal fait partie du réel sans pour autant l’épuiser.
Appliquée au Sahel d’aujourd’hui, cette grille de lecture est d’une fécondité troublante. Le mal métaphysique, c’est la sécheresse, l’aridité des sols, la rareté de l’eau dans une zone où le changement climatique exerce une pression croissante. Selon le rapport du GIEC de 2022, l’Afrique subsaharienne se réchauffe à une vitesse supérieure à la moyenne mondiale, et la zone sahélienne est parmi les plus vulnérables de la planète. Ce mal-là n’est pas imputable aux peuples du Sahel : il leur est infligé par un système économique mondial dont ils sont les victimes premières et les moindres responsables.
Le mal physique, c’est la violence armée. Depuis 2012 au Mali, depuis 2015 au Burkina Faso, depuis 2021 au Niger, des groupes armés se réclamant de l’islam ont semé la mort dans des proportions qui défient l’imagination. L’Acled — Armed Conflict Location and Event Data — recense pour la seule année 2023 plus de 6 000 événements violents au Sahel central, faisant plusieurs milliers de victimes civiles. Le déplacement forcé de populations a atteint des niveaux records : le HCR évalue à plus de 3 millions le nombre de personnes déplacées internes dans les seuls Mali, Burkina Faso et Niger.
Le mal moral, enfin, c’est la corruption systémique, la prédation des élites, la trahison des promesses démocratiques. Des décennies de gouvernance défaillante, d’États incapables de remplir leur contrat social, de ressources naturelles pillées au profit de quelques-uns pendant que le plus grand nombre croupissait dans la pauvreté. Le philosophe de Hanovre nous dirait que ce mal-là est le plus grave, précisément parce qu’il est le plus évitable.
Mais Leibniz ne s’arrête pas au diagnostic. Il affirme que même ce monde-là — traversé de ces trois formes de mal — reste le meilleur des mondes possibles, parce que les alternatives auraient été pires encore, et parce que dans ce monde-ci des puissances sont à l’œuvre qui excèdent la somme des misères. C’est là que commence la lecture optimiste — et lucide — du Sahel.
Les monades sahéliennes : une résilience qui n’attend pas les théoriciens
La monade, chez Leibniz, est la substance simple, irréductible, active par essence. Elle perçoit le monde depuis sa propre perspective et porte en elle, virtuellement, l’image de l’univers tout entier. Chaque monade est un point de vue sur la totalité. Cette métaphysique de l’activité intérieure dit quelque chose de profond sur les sociétés sahéliennes, trop souvent décrites de l’extérieur comme des masses passives soumises aux chocs.
Regardez les femmes de Ségou qui ont reconstitué, après les pillages, leurs tontines d’épargne collective. Regardez les agriculteurs burkinabè qui pratiquent depuis des générations le zaï — cette technique ancestrale de creusement de micro-cuvettes pour retenir l’eau de pluie et régénérer les sols dégradés —, que les agronomes du monde entier s’empressent aujourd’hui d’étudier comme modèle d’adaptation climatique. Regardez les griots du Niger qui ont maintenu vivante, à travers les guerres et les exils, la mémoire orale des peuples, ce fil d’Ariane sans lequel les identités collectives se défont.
Ces résistances ne font pas les manchettes. Elles n’alimentent pas les rapports des ONG. Elles ne donnent pas lieu à des conférences à Genève. Et pourtant, ce sont elles qui constituent le socle sur lequel tout avenir sahélien sera nécessairement construit. Leibniz appelait cette puissance interne l’entéléchie — la force qui pousse un être vers la réalisation de sa propre essence. Le Sahel est rempli d’entélèchies que le regard extérieur, trop fixé sur les indices de fragilité, n’apprend pas à voir.
L’Alliance des États du Sahel, formée en 2023 entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est elle-même une forme de cette dynamique interne. Quelle qu’en soit l’appréciation politique que l’on peut porter sur les gouvernements qui la composent, la création de cette confédération signe une rupture avec la logique de dépendance qui a structuré les relations entre l’Afrique sahélienne et ses anciens tuteurs depuis les indépendances. Elle dit : nous sommes des sujets politiques, pas des objets de l’aide internationale. Leibniz, philosophe de la substance active et de l’autonomie des monades, aurait reconnu dans ce geste quelque chose de philosophiquement cohérent.
L’harmonie préétablie ou la cohérence cachée des crises
L’une des intuitions les plus dérangeantes de Leibniz est celle d’une harmonie préétablie : l’idée que les substances, bien qu’indépendantes les unes des autres, s’accordent selon un plan d’ensemble qui excède leur compréhension immédiate. Cette idée n’implique aucun fatalisme — Leibniz est le philosophe du possible, pas du nécessaire — mais elle ouvre un espace pour penser la cohérence longue des processus historiques, au-delà de l’apparent chaos des événements.
Le Sahel est en crise depuis des décennies. Mais cette crise n’est pas sans logique. Elle est la conséquence d’une série de déséquilibres structurels : des frontières héritées de la colonisation qui ont coupé en deux des peuples et des circuits économiques, des programmes d’ajustement structurel qui ont vidé les États de leur capacité à investir dans les services publics, une exploitation des ressources naturelles — uranium du Niger, or du Mali et du Burkina Faso — dont les populations locales n’ont jamais vu les dividendes. La crise actuelle est, en ce sens, la résultante d’une injustice systémique de longue durée.
Mais reconnaître la logique d’une crise, c’est aussi ouvrir la possibilité d’en sortir par la logique. Si les causes sont identifiables, elles sont aussi, au moins partiellement, réversibles. C’est là que Leibniz rejoint les économistes du développement les plus lucides : Daron Acemoglu et James Robinson, dans Pourquoi les nations échouent (2025), ont montré que ce sont les institutions extractives — celles qui concentrent le pouvoir et la richesse au profit d’une minorité au détriment de la majorité — qui sont la cause première des échecs du développement. Transformer ces institutions est possible. Ce n’est pas rapide. Ce n’est pas linéaire. Mais c’est possible.
L’optimisme leibnizien n’est pas l’optimisme de l’impatience. C’est l’optimisme de la profondeur temporelle — celui qui sait lire dans les crises les prémices de reconfigurations dont les effets n’apparaissent qu’à l’échelle des générations. Le Sahel, dit cette lecture, n’est pas en train de mourir. Il est en train de se redéfinir.
Contre le catastrophisme : les raisons concrètes d’espérer
Renoncer au catastrophisme n’est pas fermer les yeux sur la réalité. C’est, au contraire, regarder cette réalité dans toute sa complexité — y compris dans ses dimensions positives que le prisme de la crise tend à occulter systématiquement.
Premier motif d’espérance : la démographie. Avec 450 millions d’habitants aujourd’hui et une projection de près de 800 millions à l’horizon 2050, le Sahel et l’Afrique de l’Ouest constituent l’une des zones de croissance démographique les plus dynamiques du monde. Cette jeunesse est un défi considérable — en termes d’emploi, de formation, d’infrastructures à construire. Mais c’est aussi une force productive potentielle d’une ampleur que le monde développé, vieillissant, ne connaîtra plus jamais. Les économistes qui ont travaillé sur le « dividende démographique » africain — notamment la Banque africaine de développement dans ses perspectives annuelles — montrent que si les conditions institutionnelles et éducatives sont réunies, cette jeunesse peut devenir le moteur d’une croissance soutenue.
Deuxième motif : les ressources naturelles, encore largement sous-exploitées dans l’intérêt des populations locales. Le Mali est le troisième producteur d’or d’Afrique. Le Niger détient l’une des plus grandes réserves d’uranium au monde. Le Burkina Faso développe un secteur minier en pleine expansion. La question n’est pas celle de l’existence des ressources, mais celle de leur gouvernance. Des États qui réintègrent le contrôle effectif de leurs ressources naturelles — comme l’ont fait, à des degrés divers, plusieurs pays de la région au cours des dernières années — posent les fondations d’une souveraineté économique réelle.
Troisième motif : la montée en puissance d’une société civile et d’une jeunesse africaine qui refusent de plus en plus le destin qui leur a été assigné. Des mouvements comme Y’en a marre au Sénégal, Balai Citoyen au Burkina Faso, ou les mobilisations citoyennes qui ont précédé et accompagné les transitions politiques récentes, témoignent d’une exigence démocratique profonde, d’une volonté de comptes à rendre et de justice distributive qui ne se laissera pas indéfiniment décevoir. Ce sont ces forces-là — imparfaites, contradictoires, parfois manipulées — qui constituent le ferment d’un avenir politique plus équitable.
Quatrième motif, peut-être le plus décisif à long terme : le Pan-Sahélisme culturel et intellectuel en cours de recomposition. Des écrivains, des philosophes, des artistes sahéliens formulent depuis plusieurs décennies une pensée du monde qui ne se contente plus de répondre aux catégories héritées de la pensée occidentale. Des auteurs comme Achille Mbembe, Souleymane Bachir Diagne, Aminata Traoré ou Boubacar Boris Diop repensent l’Afrique depuis l’intérieur, avec des outils conceptuels qui lui sont propres — ou qu’elle s’est appropriés pour en faire autre chose. Cette émancipation intellectuelle est la condition préalable de toute émancipation politique durable.
Leibniz à Bamako : ce que la philosophie du possible dit aux dirigeants sahéliens
L’optimisme leibnizien ne s’adresse pas seulement aux observateurs extérieurs. Il interpelle aussi, et peut-être en priorité, ceux qui ont aujourd’hui la charge de gouverner ces territoires en crise.
Car Leibniz, précisément, n’a jamais séparé la métaphysique de l’éthique de la responsabilité. Dans sa correspondance avec les princes et les souverains de son temps, il insistait sur une idée centrale : si le monde est le meilleur des mondes possibles, c’est parce que les êtres doués de raison ont le devoir de travailler à la réalisation des possibles les meilleurs. La Providence ne fait pas le travail à notre place. Elle nous donne les conditions ; à nous d’en faire quelque chose.
Ce que cela signifie concrètement pour les dirigeants sahéliens d’aujourd’hui, c’est ceci : la souveraineté recouvrée n’a de sens que si elle se traduit en bien-être pour les populations. La rupture avec les tutelles extérieures ne vaut que si elle s’accompagne d’une rupture avec les logiques internes de prédation et d’exclusion. La fierté nationale ne remplace pas l’électricité dans les villages, les salles de classe avec des maîtres, les dispensaires avec des médicaments.
L’optimisme leibnizien est exigeant. Il ne dit pas : tout va bien. Il dit : tout peut aller mieux, à condition que ceux qui ont le pouvoir d’agir assument pleinement cette responsabilité. Il ne console pas de l’injustice. Il la dénonce comme un écart entre ce qui est et ce qui pourrait être — entre le monde réel et le meilleur des mondes possibles.
Contre Pangloss, pour Leibniz
Il faut ici dissiper un malentendu que Voltaire a, volontairement, entretenu. Pangloss, le personnage de Candide, n’est pas Leibniz. Pangloss est la caricature de Leibniz — l’optimiste aveugle qui répète « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » même lorsque Lisbonne tremble et que Candide est fouetté. Leibniz, lui, n’a jamais nié le mal. Il l’a confronté, théorisé, et affirmé malgré lui la supériorité du bien.
Cette distinction est capitale pour notre propos. Nous ne demandons pas aux analystes du Sahel de nier les massacres, de minimiser les déplacements, de fermer les yeux sur les exactions et les échecs de gouvernance. Nous demandons d’ajouter à ce regard — qui est nécessaire, qui est juste — un autre regard : celui qui sait identifier les germes de vitalité dans la résistance des peuples, les innovations dans les pratiques sociales, les reconfigurations politiques en cours, la puissance culturelle et intellectuelle qui ne cesse de s’affirmer.
Le Sahel n’est pas Candide. Il n’est pas non plus le jardin qu’il faut cultiver sans regarder le monde. Il est un espace historique vivant, traversé de contradictions, porteur de souffrances réelles et de potentialités immenses, dont l’avenir dépend moins du regard des observateurs extérieurs que de la capacité de ses peuples à continuer de porter, dans les circonstances les plus adverses, la conviction que le monde peut être mieux qu’il n’est.
Leibniz n’a pas connu le Sahel. Mais le Sahel, lui, connaît depuis toujours la philosophie du possible. Il l’a pratiquée bien avant que le philosophe de Hanovre ne la formule — dans ses greniers à mil soigneusement constitués avant la saison sèche, dans ses alliances matrimoniales qui tissaient des réseaux de solidarité à travers des distances immenses, dans ses traditions d’accueil de l’étranger qui sont peut-être la forme la plus élaborée de la conviction que le monde est, malgré tout, habitable.
Cela aussi, c’est de l’optimisme leibnizien. Et cela, personne ne peut le leur enlever.
Fousseni Togola
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