Cent mille hectares de forêt perdus chaque année, 80 % du couvert forestier disparu en soixante ans. Les chiffres égrenés par la ministre de l’Environnement lors du lancement de la campagne nationale de reboisement disent une urgence que la seule plantation d’arbres ne suffira pas à résoudre.
Il y a des chiffres qui devraient nous arrêter plus longtemps qu’ils ne le font. Cent mille hectares. C’est la surface de formations forestières que le Mali perd chaque année, sous l’effet conjugué des changements d’usage des terres et de pressions croissantes sur ses écosystèmes. C’est ce qu’a rappelé la ministre de l’Environnement, de l’Assainissement et du Développement durable, lors du lancement de la 32ᵉ Campagne nationale de reboisement, en dressant un état des lieux implacable : dégradation du couvert végétal, désertification, appauvrissement des terres, perte de biodiversité, déforestation, pollution des cours d’eau, et des effets du changement climatique de plus en plus difficiles à ignorer.
Ce chiffre, à lui seul, dit peu. Mis en perspective, il devient vertigineux. Dans les années 1960, le Mali comptait plus de 4,4 millions d’hectares de superficies forestières. Il n’en resterait aujourd’hui qu’environ 800 000, selon les estimations du système d’information forestier national. Une perte de plus de 80 % en soixante ans. Et le pays ne dispose que d’un millier d’agents des Eaux et Forêts pour surveiller plus de 30 millions d’hectares de patrimoine forestier. Un rapport de un pour trente mille hectares, qui dit à lui seul l’ampleur du défi que la seule volonté politique, aussi réelle soit-elle, ne suffira pas à combler.
Un cercle vicieux que la seule plantation ne suffira pas à briser
Car il faut nommer les causes, pas seulement constater les effets. Le bois et le charbon couvrent encore 80 % des besoins énergétiques domestiques des Maliens. Cette filière, vitale pour des millions de foyers, pèse aussi plus de 100 milliards de francs CFA par an dans l’économie nationale. On ne demande pas à une population de renoncer du jour au lendemain à sa principale source d’énergie sous prétexte que la forêt recule. On lui doit des alternatives concrètes : foyers améliorés, filières de gaz domestique accessibles, électrification rurale par le solaire. À défaut, la déforestation restera un problème d’offre énergétique déguisé en problème de civisme écologique.
L’orpaillage artisanal, en expansion rapide dans des régions comme Sikasso, ajoute sa propre pression : entre 2001 et 2024, la perte de couvert forestier dans cette seule région a généré 1,6 million de tonnes d’émissions de CO2, dont 4,45 millions rien qu’en 2024. Un chiffre qui, à lui seul, illustre l’accélération du phénomène. Le cercle est vicieux. Moins de forêt, c’est plus de sols nus livrés à l’érosion et à la désertification ; plus de désertification, c’est moins de résilience face à des sécheresses déjà capables, comme en 2021, de faire chuter la production céréalière nationale de plus de 10 %, fragilisant la subsistance de plus de trois millions de personnes.
Planter, oui, mais surtout protéger ce qui pousse déjà
Dans ce contexte, l’objectif affiché de 21 millions de plants pour cette 32ᵉ campagne mérite d’être salué, tout comme l’ambition, portée à l’échelle régionale par la Grande Muraille verte, de restaurer 10 millions d’hectares d’ici 2030 à travers douze régions et 204 communes du pays. Mais la plantation n’a de sens que si l’arbre planté survit à sa première saison sèche. Et c’est précisément là que les campagnes de reboisement échouent le plus souvent, faute de suivi. Le Challenge « Je plante mon arbre », qui invite chaque citoyen à protéger et suivre l’arbre qu’il a mis en terre, est à cet égard une bonne intuition. Il déplace l’indicateur de succès de la quantité plantée vers la quantité qui survit. Un déplacement de regard trop rare dans ce type de politique publique.
Reste que planter sans protéger ce qui existe déjà revient à écoper un bateau qui continue de prendre l’eau. Le vrai test de cette campagne ne se lira pas dans le nombre de plants mis en terre cet hivernage, mais dans la capacité de l’État, dans cinq ou dix ans, à avoir réduit, et pas seulement compensé. Ce rythme de 100 000 hectares perdus chaque année. C’est à cette aune, et à elle seule, que l’on saura si le Mali a changé de rapport à sa propre forêt, ou s’il a simplement organisé, avec constance, sa disparition.
F. Togola
