Avec 164 voix pour, six abstentions et une seule voix contre, celle des États-Unis, la résolution « Correct the Map » a révélé bien plus qu’un désaccord cartographique. Derrière la question de la représentation de la superficie de l’Afrique se joue une bataille plus profonde autour des perceptions, du pouvoir et de la place du continent dans l’ordre mondial.
Il y a des votes à l’ONU qui ne trompent personne sur leur véritable enjeu. Celui du 4 septembre dernier en fait partie. Sur le papier, l’Assemblée générale des Nations unies se prononçait sur un texte d’apparence technique, recommandant l’usage de projections cartographiques plus fidèles aux superficies réelles des continents, en lieu et place de la projection de Mercator, qui réduit visuellement l’Afrique à la taille du Groenland alors qu’elle lui est quatorze fois supérieure. Le résultat, 164 voix pour, six abstentions (Estonie, Géorgie, Lituanie, Moldavie, Serbie, Ukraine), une seule voix contre, aurait dû être anecdotique. Mais que cette voix unique soit celle des États-Unis, première puissance mondiale, en dit plus long sur les rapports de force contemporains que n’importe quelle carte, quelle que soit sa projection.
Pourquoi la résolution « Correct the Map » dérange-t-elle Washington ?
La diplomatie américaine, elle, n’a pas cherché à minimiser son geste. Devant l’Assemblée générale, la représentante adjointe des États-Unis, Yaryna Ferencevych, a été d’une franchise rare : « Cette résolution se moque du travail et de l’objet de cette institution », a-t-elle lancé, avant d’ajouter que Washington ne pouvait dissocier cette initiative, présentée comme une simple mise à jour cartographique, du « projet idéologique bien plus vaste et plus radical » auquel elle estime qu’elle appartient. Selon plusieurs analyses parues depuis, l’objection américaine visait moins la carte elle-même que ses liens assumés, par les organisations promotrices de la campagne, avec les registres de la réparation historique et de la « justice cognitive ».
Cette résolution se moque du travail et de l’objet de cette institution
Voilà, en apparence, une position cohérente. Les États-Unis ne rejetteraient pas la géographie, mais un habillage idéologique jugé excessif. Il ne faut cependant jamais s’arrêter au motif déclaré d’un vote, surtout lorsque ce motif isole aussi radicalement son auteur du reste du concert des nations. Car la véritable question n’est pas de savoir si l’Afrique mesure quatorze fois le Groenland, les scientifiques n’ont, sur ce point, jamais eu le moindre doute, mais de comprendre pourquoi la simple perspective de le montrer dérange à ce point une puissance qui n’a, en apparence, strictement rien à y perdre sur le plan matériel.
La carte du monde est-elle aussi un instrument de pouvoir ?
La réponse tient, en creux, dans une loi non écrite mais rarement démentie des relations internationales, formulée au XIXᵉ siècle par le Premier ministre britannique Lord Palmerston : les nations n’ont pas d’amis permanents, elles n’ont que des intérêts permanents. Une carte n’est jamais un simple outil de navigation. C’est, depuis les travaux fondateurs du géographe britannique J.B. Harley sur la cartographie comme instrument de pouvoir, un dispositif qui façonne, génération après génération, la place que chacun s’imagine légitimement occuper dans le monde. Réduire visuellement l’Afrique pendant cinq siècles n’a rien eu d’un hasard technique. Cela a nourri, dans l’inconscient collectif des puissances établies comme dans celui des Africains eux-mêmes, une hiérarchie silencieuse où la taille perçue du continent correspondait, comme par coïncidence, à la place secondaire qu’on lui réservait dans les instances de décision mondiales.
Redresser cette carte, ce n’est donc pas seulement corriger une erreur d’échelle. C’est retirer un totem, aussi discret qu’efficace, au service d’un ordre mondial où le fort a rarement intérêt à voir grandir, même symboliquement, ceux qu’il classe dans le camp des faibles. Ce réflexe n’est du reste nullement l’apanage des seuls États-Unis. Il est la grammaire même des relations qu’entretiennent, depuis des décennies, la plupart des grandes puissances avec le continent africain, qu’elles soient occidentales ou non. Chacune y professe, selon les époques, l’amitié, le partenariat stratégique ou la solidarité Sud-Sud, tout en poursuivant, sous ce vocabulaire chaleureux, ses intérêts propres ( accès aux matières premières, débouchés commerciaux, alliances de circonstance dans les enceintes multilatérales). Ce n’est pas un vice particulier à telle ou telle capitale. C’est la nature même de la puissance, qui ne consent à partager son piédestal qu’à son corps défendant.
Le vote américain révèle-t-il une bataille des perceptions ?
Le vote du 4 septembre a ceci d’instructif qu’il aura, pour une fois, rendu ce réflexe visible plutôt que de le laisser courir, comme d’ordinaire, sous le velours des éléments de langage diplomatiques. En refusant de reconnaître, même symboliquement, la vraie mesure de l’Afrique, Washington a surtout révélé à quel point cette mesure continue de compter à ses propres yeux, et c’est peut-être, pour le continent, la meilleure des confirmations que la bataille des perceptions, aussi ancienne que la colonisation elle-même, reste un terrain que ses partenaires les plus puissants n’ont toujours pas renoncé à disputer.
Chiencoro Diarra
