Trois portes en bois classées au patrimoine national, 75 paquets de mille dollars et un réseau tentaculaire reliant Bamako, Gao, le Sénégal et la France. La brigade de gendarmerie de Kéniéba a interpellé en flagrant délit un complice local alors qu’il s’apprêtait à franchir la frontière malienne. L’enquête révèle un plan élaboré, avec falsification de documents officiels à la clé.
Tout commence dans un village du pays dogon. C’est à Dekon, dans le cercle de Bandiagara, qu’un ressortissant français, décrit comme ancien chercheur en uranium à Faléa, dans le cercle de Kéniéba, repère lors d’un séjour touristique trois portes en bois d’une valeur patrimoniale exceptionnelle, apprend-on dans l’agence malienne de presse et de publicité(Amap). Les objets portent chacun un certificat d’authenticité et sont classés au Musée d’archéologie et d’ethnologie du Mali, relevant du patrimoine national. Ils illustrent la préhistoire malienne à travers des objets et rituels ancestraux. L’homme mesure leur valeur marchande potentielle sur le marché de l’art occidental. Il n’en faut pas plus pour enclencher une opération qui va mobiliser plusieurs pays et impliquer des complicités jusqu’au sein de l’administration malienne.
Un réseau multisite, une logistique millimétrée
De retour en France, le Français prend contact avec un compatriote d’origine malienne, ressortissant de la commune de Faléa et résident en France. Ensemble, ils montent un plan et recrutent un exécutant local. Un homme de Faléa également, qui sera finalement arrêté. D’autres complices sont contactés à Gao et au Sénégal pour faciliter le transit des objets. L’itinéraire prévu : sortir les trois portes de Dekon, les acheminer jusqu’à Kéniéba, franchir la frontière maliano-sénégalaise au poste de Mahina-Mine, puis prendre un vol depuis le Sénégal en direction de la France.
Le prix négocié pour les trois portes s’élève à 15 millions de francs CFA, dont 10 millions ont été réunis au moment de l’arrestation. Mais l’opération comportait un deuxième volet, encore plus ambitieux : le blanchiment d’argent. N’ayant pas les 150 millions nécessaires pour l’ensemble de la transaction, les organisateurs avaient glissé dans un coffre-fort spécialement acheté pour l’occasion 75 paquets de 1 000 dollars chacun, soit 75 000 dollars. Une somme destinée à être convertie en francs CFA pour une valeur de l’ordre de 380 millions.
La gendarmerie de Kéniéba déjoue le plan in extremis
C’est à la gare routière de Kéniéba que tout bascule. Alertée de l’opération en cours, la brigade territoriale de gendarmerie, commandée par Falaye Fodé Keïta, intercepte l’exécutant local alors qu’il se trouve avec les trois portes et le coffre-fort, à quelques heures de franchir la frontière. La saisie est nette. Les objets du patrimoine, les dollars, le coffre. La frontière n’a pas été franchie. Les portes n’ont pas quitté le Mali.
Trois portes classées au patrimoine national. 75 paquets de 1 000 dollars. Un coffre-fort acheté pour l’occasion. Un vol depuis le Sénégal vers la France. Il manquait une chose : que la gendarmerie ne soit pas au courant.
Des fonctionnaires de Bamako impliqués dans la falsification
L’enquête révèle un élément particulièrement grave. Des fonctionnaires d’un ministère à Bamako ont participé au réseau en falsifiant les certificats d’authenticité des trois portes, selon les révelations de l’AMAP. Les documents officiels mentionnaient un propriétaire fictif, clairement identifié dans les actes fabriqués, pour donner une apparence de légalité à la sortie des objets du territoire. Cette complicité interne à l’administration malienne constitue l’un des aspects les plus préoccupants de l’affaire. Elle souligne la profondeur des réseaux de trafic et la fragilité des mécanismes de protection du patrimoine national lorsqu’ils peuvent être contournés de l’intérieur.
L’enquête se poursuit. La gendarmerie de Kéniéba cherche à identifier et localiser les autres membres du réseau. Le Français commanditaire, le complice franco-malien en France, les contacts de Gao et du Sénégal, ainsi que les fonctionnaires impliqués dans la falsification des documents à Bamako, précise notre source.
Le trafic de biens culturels, un défi pour le patrimoine malien
Cette affaire s’inscrit dans un contexte de pillage persistant du patrimoine culturel africain. Le marché de l’art occidental continue d’offrir des débouchés très lucratifs aux trafiquants. Les 15 millions CFA payés à Dekon auraient rapporté, selon les estimations, jusqu’à 2 milliards de francs CFA une fois les portes revendues en France, soit un coefficient multiplicateur de plus de 130. C’est cette asymétrie vertigineuse qui alimente les réseaux et rend le trafic d’objets d’art maliens si attractif pour les acheteurs étrangers.
Le Mali figure parmi les pays africains les plus touchés par le pillage de leur patrimoine culturel. Ses objets rituels, ses sculptures dogons, ses manuscrits de Tombouctou et ses pièces archéologiques alimentent depuis des décennies un marché de l’art international qui s’accommode mal de la distinction entre acquisitions légales et objets volés. La convention de l’UNESCO de 1970 sur les biens culturels impose des obligations aux États importateurs, mais son application reste inégale. L’affaire de Kéniéba illustre une évolution du trafic : des réseaux structurés, implantés sur plusieurs pays, capables de falsifier les documents officiels et de mobiliser des complices à tous les niveaux de la chaîne.
A.D
