Dans son dernier titre, Tiken Jah Fakoly critique ouvertement les dirigeants de l’AES, mais son discours semble déconnecté des défis sécuritaires et souverains auxquels font face ces États du Sahel.
Tiken Jah Fakoly, figure emblématique du reggae africain, a fait de la dénonciation des injustices un pilier de sa carrière musicale. Pourtant, en s’en prenant directement aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), créée en septembre 2023 et regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’artiste semble ignorer les enjeux complexes et les défis uniques auxquels sont confrontés ces pays. En pleine lutte contre le terrorisme et dans un contexte de rupture avec la CEDEAO, les critiques de Tiken Jah Fakoly pourraient bien refléter une vision simpliste, loin des réalités géopolitiques du Sahel.
Des critiques faciles dans un contexte de lutte acharnée contre le terrorisme
Dans son single « Actualités brûlantes », Tiken Jah Fakoly dénonce la répression de la critique au sein de l’AES, affirmant que la moindre opposition y mène « au front ou en prison ». Ces paroles, bien qu’ayant du poids dans leur style direct, ignorent les conditions extrêmes auxquelles ces États sont confrontés. Le Sahel fait face à une menace terroriste inédite, avec des groupes armés opérant dans des zones difficiles d’accès, forçant les gouvernements à prendre des mesures de sécurité strictes. En prônant une liberté d’expression inconditionnelle sans tenir compte des enjeux de sécurité, Tiken Jah Fakoly minimise la complexité de la situation.
Les dirigeants de l’AES, comme le général d’armée Assimi Goïta au Mali, le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso, ou le général Abdourahamane Tiani au Niger, mènent une lutte pour la survie de leurs États face aux groupes terroristes. Les pressions sécuritaires obligent souvent les gouvernements à des mesures rigoureuses pour maintenir l’ordre, et l’assouplissement de la sécurité au nom d’une liberté d’expression totale qui pourrait être perçu comme irresponsable. Ignorer cette réalité revient à négliger les efforts déployés pour protéger la population et stabiliser la région.
Une critique qui manque de nuances et d’objectivité
Tiken Jah Fakoly, dans une interview accordée à un média occidental, qui se revendique « la voix des sans-voix » et se veut impartial, accuse les dirigeants de l’AES d’avoir pensé qu’il ne deviendrait pas leur « griot », chantant leurs louanges. Mais cette posture se révèle en décalage avec les attentes et les espoirs de nombreux Africains qui soutiennent les efforts de souveraineté et de sécurité de l’AES. En insistant sur une vision manichéenne, il place les dirigeants de l’AES dans le rôle de répressifs autoritaires, alors que leurs décisions sont souvent dictées par une urgence sécuritaire.
Dans un contexte où des pays comme ceux de l’AES se battent pour une indépendance politique et militaire, les remarques de Tiken Jah Fakoly apparaissent comme une réduction simpliste des dilemmes auxquels ils font face. Ses critiques omettent l’important soutien populaire dont jouissent ces leaders, en particulier pour leur démarche de souveraineté face aux ingérences extérieures et pour leurs efforts à rompre avec des modèles de gouvernance dictés par des puissances étrangères.
La souveraineté africaine : un idéal détourné ?
Tiken Jah Fakoly se réclame du panafricanisme, un courant idéologique qui prône l’émancipation des États africains et leur indépendance vis-à-vis des puissances étrangères. Pourtant, en s’attaquant aux États de l’AES pour leur gestion sécuritaire et leur politique intérieure, il semble aller à l’encontre de cet idéal. Les critiques virulentes de l’artiste laissent peu de place à la reconnaissance des avancées de ces pays dans leur lutte pour une gouvernance autonome et une sécurité renforcée, valeurs pourtant centrales au panafricanisme.
En appelant à une liberté d’expression absolue sans prendre en compte les menaces réelles auxquelles sont confrontés ces États, Tiken Jah Fakoly semble déconnecté des valeurs de sécurité et de stabilité qu’un véritable panafricaniste devrait soutenir. Le combat pour la souveraineté ne peut s’accomplir sans un minimum de contrôle de la sécurité intérieure, notamment pour contenir les discours extrémistes et les actions subversives susceptibles d’affaiblir l’État. En ne tenant pas compte de cette réalité, Tiken Jah Fakoly défend une liberté idéalisée, en décalage avec les nécessités du terrain.
Des attentes irréalistes pour des États en crise
Faire « la révolution avec le terrorisme aux fesses », comme le souligne Tiken Jah Fakoly, dans une interview accordée à un média occidental, est effectivement difficile. Mais cela implique aussi que certaines libertés, comme celle de s’opposer ouvertement au gouvernement, peuvent être temporisées dans l’intérêt de la sécurité nationale. Exiger une démocratie à l’occidentale dans un contexte de crise sécuritaire aiguë est une posture déconnectée des réalités du Sahel. En appelant de ses vœux une critique ouverte et sans limite, Tiken Jah Fakoly risque de sous-estimer les besoins immédiats de sécurité des populations et de stabilité des institutions.
Les États de l’AES ne sont pas exempts de critiques, mais exiger une gouvernance idéale et une liberté d’expression illimitée dans un environnement si instable pourrait davantage nuire qu’aider. La réalité sur le terrain montre des populations souvent favorables aux dirigeants actuels, non pas par résignation, mais parce qu’elles reconnaissent leurs efforts face aux menaces extrêmes. En rejetant ces complexités, Tiken Jah Fakoly pourrait involontairement fragiliser les processus en cours.
Une voix populaire qui perd en pertinence
La voix de Tiken Jah Fakoly est importante et écoutée à travers le continent, mais en s’éloignant des réalités sécuritaires et politiques des pays du Sahel, il pourrait voir son message perdre en pertinence. À vouloir se montrer impartial, il risque de se déconnecter d’une partie de son public, qui reconnaît les avancées de l’AES en matière de souveraineté et de protection nationale. En insistant sur une opposition sans concession, il réduit le combat de ces États à une question de répression, sans prendre en compte les enjeux vitaux de sécurité et de souveraineté que leur peuple appelle de ses vœux.
La critique est nécessaire, mais elle doit être constructive et tenir compte des circonstances locales. Les paroles de Tiken Jah Fakoly dans « Actualités brûlantes » mettent en lumière un manque de compréhension des réalités complexes du Sahel, et pourraient, malgré ses intentions, affaiblir la crédibilité de sa posture panafricaine. C’est en s’alignant davantage sur les réalités de ses concitoyens que Tiken Jah pourrait continuer à jouer un rôle pertinent pour l’Afrique et ses aspirations.
Alassane Diarra

![[Tribune ] Tiken Jah Fakoly secoue l’Afrique avec son titre engagé « Actualités brûlantes » Alliman Ezo Guy Renaud, philosophe de formation.](https://saheltribune.com/wp-content/uploads/2024/09/Allian-Ezo-Guy-Renaud-.jpeg)




