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Sénégal : le duel Sonko-Diomaye ouvre une crise institutionnelle inédite

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Limogé de la Primature par le président Bassirou Diomaye Faye le 22 mai, le chef du Pastef a été élu quatre jours plus tard président de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 165. Une manœuvre politique fulgurante, boycottée par l’opposition, qui révèle la fracture béante au sommet de l’État sénégalais.

En politique, le temps peut être un adversaire ou un allié. Pour Ousmane Sonko, il aura suffi de quatre jours. Limogé de la Primature jeudi 22 mai par le président Bassirou Diomaye Faye — son ancien mentor, son protégé, l’homme qu’il avait lui-même propulsé au pouvoir —, le leader du Pastef s’est retrouvé mardi 26 mai assis au perchoir de l’Assemblée nationale du Sénégal, deuxième personnage de l’État. Un retournement spectaculaire qui met à nu une crise politique d’une gravité inédite depuis l’alternance de 2024.

La séquence d’un putsch institutionnel ?

Tout s’est joué en soixante-douze heures, avec une précision chirurgicale qui laisse peu de doutes sur la préparation de la manœuvre. Dès le dimanche 24 mai, soit quarante-huit heures après le limogeage de Sonko, le Bureau de l’Assemblée nationale validait sa demande de réintégration comme député — une procédure expéditive que ses adversaires jugent constitutionnellement douteuse. Dans la foulée, El Malick Ndiaye, président sortant de l’institution et figure du Pastef, déposait sa démission de la présidence tout en conservant son siège de parlementaire, libérant ainsi le perchoir.

Le mardi 26 mai à 9 heures, les 165 députés étaient convoqués. L’opposition, qui dénonce un « coup d’État institutionnel», a boycotté la séance. Résultat : 133 suffrages exprimés, 132 en faveur de Sonko, une abstention. Le leader du Pastef devenait le 14e président de l’Assemblée nationale du Sénégal, prenant ainsi le contrôle de la deuxième institution de la République — avec, dans son dos, les 130 députés de son parti, majoritaires au Parlement depuis les législatives de novembre 2024.

Deux hommes, un parti, une guerre de succession

Pour comprendre ce qui se joue, il faut remonter à 2024. Ousmane Sonko, alors emprisonné par le régime de Macky Sall, choisit Bassirou Diomaye Faye — son secrétaire général, libéré de prison dix jours avant le scrutin — comme candidat du Pastef à la présidentielle. Faye gagne dès le premier tour. Sonko est nommé Premier ministre. Les deux hommes semblent incarner un tandem historique, le mentor et le dauphin, au service d’un projet commun de rupture avec l’ordre ancien.

Mais les divergences ont vite émergé. Sur les questions monétaires d’abord : Sonko résistait ouvertement aux injonctions du Fonds monétaire international sur la restructuration de la dette, quand Faye cherchait à ménager les partenaires financiers internationaux. Sur la gouvernance ensuite : des sources proches du Palais décrivent un Premier ministre qui s’estimait au-dessus de toute tutelle présidentielle, fort de sa légitimité militante au sein du Pastef. La tension était devenue insoutenable. « On ne peut pas faire du Pastef sans Pastef. Notre formation n’est pas associée à cette décision. », a déclaré Ousmane Sonko dans son premier discours en tant que président de l’Assemblée nationale, le 26 mai 2026. 

Cette phrase, prononcée à peine installé au perchoir, résume tout. Sonko ne referme pas la guerre — il l’officialise. En visant la nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô comme Premier ministre, décidée par Faye sans concertation avec le Pastef, il signifie que le parti — son parti — ne se considère pas lié par les choix du chef de l’État. Le Sénégal entre dans une cohabitation paradoxale : un président et un président de l’Assemblée issus du même mouvement, mais désormais rivaux.

Diomaye seul face à la tempête

Pour Bassirou Diomaye Faye, la situation est périlleuse. En limogeant Sonko, il a voulu affirmer son autorité présidentielle et sa capacité à gouverner indépendamment du Pastef. Le message était clair : le président, c’est lui. Mais en permettant — ou en sous-estimant — la rapidité avec laquelle Sonko a rebondi à la tête de l’Assemblée, il se retrouve dans une posture délicate.

Son nouveau Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Lô, économiste de 60 ans formé à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest, est une figure technocratique respectée mais sans base politique propre. Il devra former un gouvernement sans le Pastef — ou avec une fraction dissidente du parti — dans un pays où la majorité parlementaire reste solidement aux mains de Sonko. Chaque texte de loi, chaque budget, chaque réforme devra passer par une Assemblée que contrôle son adversaire. « Le Pastef reste ouvert à une discussion responsable qui met de côté les ego pour terminer ce mandat dans les meilleures conditions. », a expliqué Ousmane Sonko, le 26 mai 2026. 

La main tendue, certes. Mais à quel prix. Sonko parle de mettre « de côté les ego » depuis le fauteuil qu’il vient de s’approprier en moins d’une semaine. Pour ses partisans, c’est la confirmation de sa pugnacité légendaire. Pour ses adversaires, c’est la démonstration que rien, pas même le limogeage par un chef de l’État, ne peut durablement le neutraliser.

Une démocratie sous tension

L’opposition sénégalaise, de son côté, hurle au scandale institutionnel. La rapidité de la procédure de réintégration de Sonko comme député — fondée sur l’article 124 du règlement intérieur de 2025, dont la constitutionnalité est contestée — ouvre une controverse juridique sérieuse. Des juristes soulignent que Sonko était Premier ministre en exercice lorsqu’il a conduit la liste du Pastef aux législatives, sans avoir démissionné de ses fonctions : le cumul était-il régulier ? Sa réintégration l’est-elle ?

Ces questions resteront probablement sans réponse institutionnelle immédiate — le Conseil constitutionnel sénégalais n’a pas été saisi. Mais elles alimentent un doute sur la solidité démocratique d’une séquence où tout s’est joué trop vite, trop proprement, pour ne pas sembler orchestré.

Le Sénégal, longtemps cité en modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, traverse une crise de gouvernance inédite. Deux ans après l’alternance historique de 2024, portée par l’espoir d’une rupture avec les pratiques de l’ère Macky Sall, c’est au sein du camp du changement lui-même que se joue désormais la bataille du pouvoir. L’histoire, pour l’instant, sourit à Ousmane Sonko.

A.D


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