Depuis le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature le 22 mai 2026, le Sénégal vit au rythme d’un affrontement institutionnel inédit entre l’ancien Premier ministre, devenu président de l’Assemblée nationale, et son ex-allié Bassirou Diomaye Faye. Une crise qui a franchi un nouveau seuil à Touba, le 12 juillet.
« Diomaye mooy Sonko », Diomaye, c’est Sonko. Le slogan qui avait porté les deux hommes au pouvoir en 2024 relève déjà de l’archéologie politique. Empêché de se présenter par une condamnation qui l’avait privé de ses droits civiques, Ousmane Sonko avait choisi son bras droit pour porter ses couleurs. Le duo l’emportait dès le premier tour, avec 54 % des suffrages. Sonko devenait Premier ministre ; Faye, chef de l’État. Le pouvoir à deux têtes, présenté comme une force, s’est révélé une fiction intenable.
Un divorce annoncé
Les premières fissures datent de 2025, lorsque Sonko dénonçait publiquement un « problème d’autorité » au sommet de l’État. Faye répliquait en pointant une « personnalisation excessive » du pouvoir par son Premier ministre au sein du PASTEF. En décembre 2025, Sonko annonçait sa candidature pour la présidentielle de 2029, plaçant de facto les deux hommes en concurrence frontale pour le contrôle du même espace politique. Le 22 mai 2026, quelques heures après une séance houleuse à l’Assemblée où Sonko affirmait ne pas être « un Premier ministre qui obéit aveuglément », Faye signait le décret mettant fin à ses fonctions et à celles de tout le gouvernement.
Loin de l’affaiblir, ce limogeage a offert à Sonko un nouveau socle institutionnel. Élu président de l’Assemblée nationale le 26 mai, il y dispose, via le PASTEF, d’une majorité que le chef de l’État n’a plus. Le gouvernement d’Al Aminou Lo, nommé le 1er juin, a même été partiellement boycotté par le parti majoritaire, avant d’intégrer malgré tout certains de ses cadres. Le rapport de force s’est ainsi déplacé du Palais vers le Perchoir.
La bataille constitutionnelle
C’est sur ce terrain institutionnel que Sonko a porté l’offensive la plus radicale. Une révision constitutionnelle, votée le 29 juin à une majorité écrasante, qui réduisait les pouvoirs présidentiels, interdisait à un chef de l’État en exercice de diriger un parti, une disposition taillée pour Faye, et remplaçait le Conseil constitutionnel par une Cour élargie. Saisie en urgence par le président, la haute juridiction a censuré le texte le 9 juillet pour vice de procédure, sans se prononcer sur le fond. Une victoire procédurale pour Faye, un revers politique pour Sonko, qui a néanmoins pris acte avec une sobriété calculée, assurant que « cette décision s’impose à tous ».
Cette sobriété n’a duré que trois jours. Le 12 juillet, en marge de l’inauguration du siège du PASTEF à Touba, Sonko a haussé le ton, dénonçant une gestion « fébrile » de l’État et menaçant explicitement de faire tomber le gouvernement « autant de fois qu’il sera nécessaire » si les intérêts du pays, notamment sur les contrats gaziers et miniers, n’étaient pas préservés. Plus frontal encore : « Il faut que les Sénégalais sachent qu’ils ne sont nullement la préoccupation de Bassirou Diomaye Faye. » Pourtant, interrogé par Al Jazeera, il balayait toute idée de rupture, décrivant un fonctionnement institutionnel « parfaitement ordinaire » où le président gouverne et le Parlement contrôle. Cette dualité de registres, tribun implacable devant sa base, gestionnaire apaisé face aux caméras internationales, dit à elle seule la nature du personnage et l’ambiguïté de sa stratégie.
Il faut que les Sénégalais sachent qu’ils ne sont nullement la préoccupation de Bassirou Diomaye Faye.
Deux légitimités, une seule chaise
Au fond, cette crise n’oppose pas seulement deux hommes, mais deux légitimités également fondées : celle, présidentielle, d’un chef de l’État élu au suffrage universel ; celle, parlementaire, d’une majorité qui reste fidèle à celui qui l’a bâtie. La Constitution de 2001, pensée pour un exécutif fort et un allié docile à la tête du Parlement, n’avait pas anticipé pareille dissociation. D’où les purges croisées — désonkisation de la haute administration côté présidentiel, offensive législative côté PASTEF — qui ressemblent moins à un dialogue institutionnel qu’à une guerre de tranchées.
Faye a depuis choisi sa réponse : construire sa propre formation politique, dont le congrès fondateur est annoncé le 8 août à la Dakar Arena, sur le principe de la « page blanche ». Sonko, de son côté, mise sur le temps long et sur 2029. Entre les deux, un pays confronté à une dette représentant 132 % du PIB et à des discussions difficiles avec le FMI, qui aurait bien besoin que ses institutions cessent de se regarder en chiens de faïence pour se remettre à gouverner.
A.D
