Le Burkina Faso envisage de modifier sa Constitution en remplaçant sa devise nationale par « La Patrie ou la Mort, nous vaincrons » et en assouplissant les conditions d’approbation des accords internationaux. Ces changements, visant à renforcer le patriotisme et la flexibilité décisionnelle, suscitent des débats sur leur impact sur l’identité nationale et la démocratie.
Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où les choix symboliques prennent une importance démesurée. Au Burkina Faso, l’adoption récente d’un avant-projet de loi constitutionnelle par le Conseil des ministres, sous la présidence du Capitaine Ibrahim Traoré, en est un exemple éloquent. Ce texte, qui prévoit de modifier deux articles fondamentaux de la Constitution, soulève des questions profondes sur l’identité nationale, le patriotisme et la souveraineté populaire.
Une devise qui risque d’exacerber les tensions
La première modification proposée concerne la devise nationale du Burkina Faso. Actuellement, « Unité-Progrès-Justice » est le mantra qui guide la nation. Ce triptyque, qui évoque l’idéal d’un pays uni, en marche vers le progrès, dans le respect de la justice, pourrait bientôt être remplacé par un slogan autrement plus martial : « La Patrie ou la Mort, nous vaincrons. » Ce cri de ralliement, rendu célèbre par Thomas Sankara, le leader révolutionnaire des années 1980, est lourd de sens. Il évoque un engagement total, une détermination inébranlable face aux défis, un appel à la lutte pour la survie de la nation.
Le ministre de la Justice, Edasso Rodrigue Bayala, justifie ce changement par la volonté de « renforcer le sentiment patriotique » et de raviver « la flamme de l’engagement citoyen ». On comprend bien l’intention : dans un contexte où le Burkina Faso fait face à de nombreux défis sécuritaires, économiques et sociaux, le gouvernement cherche à mobiliser toutes les énergies, à ressouder la nation autour d’un projet commun, à rappeler à chacun l’importance de se sacrifier pour la patrie.
Cependant, un tel choix n’est pas sans susciter des interrogations. Le slogan « La Patrie ou la Mort, nous vaincrons » est chargé d’histoire, mais il est aussi chargé de tensions. Il renvoie à une époque de lutte intense, où la survie même de l’État burkinabé était en jeu. Dans le contexte actuel, où le pays est confronté à des menaces de toutes parts, il est légitime de se demander si cette rhétorique de la lutte à mort est vraiment ce dont la nation a besoin. Le risque est que ce discours martelé finisse par diviser plutôt que d’unir, par exacerber les tensions plutôt que de les apaiser.
Risque de restreindre la souveraineté du peuple
La deuxième modification constitutionnelle envisagée concerne l’article 147, qui régit les modalités d’approbation des accords internationaux engageant le Burkina Faso dans une Fédération ou une Confédération avec d’autres États africains. Jusqu’à présent, ces accords devaient être approuvés par référendum, garantissant ainsi que le peuple ait le dernier mot sur des décisions d’une telle importance. Désormais, il est proposé d’introduire une clause d’exception, permettant d’approuver ces accords par voie législative en cas d’urgence ou de force majeure, après avis du Conseil constitutionnel.
Cette disposition, présentée comme une mesure de pragmatisme, pourrait bien être la plus controversée. Certes, il peut y avoir des situations où l’urgence justifie une certaine flexibilité dans le processus décisionnel. Mais en introduisant cette possibilité, ne risque-t-on pas de saper l’un des fondements de la démocratie, à savoir le recours direct à la volonté populaire pour les décisions les plus cruciales ? L’histoire est pleine d’exemples où des mesures d’urgence, censées être temporaires, ont fini par devenir permanentes, au détriment des libertés civiles et de la souveraineté populaire.
En se donnant la possibilité de contourner le référendum, le gouvernement burkinabé prend un risque calculé, mais un risque tout de même. La souveraineté nationale appartient au peuple, et toute tentative de la restreindre, même au nom du pragmatisme ou de l’efficacité, doit être scrutée avec la plus grande vigilance. Ce n’est pas seulement une question de procédure ; c’est une question de principe.
Eviter que la flamme de l’engagement citoyen ne se transforme en un feu dévorant
Au final, ces propositions de révision constitutionnelle témoignent d’un moment charnière dans l’histoire du Burkina Faso. Elles reflètent la volonté des autorités de la transition de renforcer le patriotisme et de se doter des outils nécessaires pour naviguer dans un contexte de plus en plus complexe. Mais elles posent aussi des questions fondamentales sur l’identité nationale, la démocratie et la place du peuple dans les décisions qui engagent l’avenir du pays.
Alors que le Burkina Faso se prépare à franchir ce nouveau cap, il est crucial que ces débats ne soient pas escamotés. Les symboles comptent, et les mots ont un pouvoir immense. En changeant la devise du pays et en modifiant les mécanismes de décision, le gouvernement joue avec des concepts qui touchent au cœur de ce que signifie être Burkinabé. Espérons que ces choix seront faits avec la sagesse et la prudence nécessaires pour éviter que la flamme de l’engagement citoyen ne se transforme en un feu dévorant, difficile à contrôler.
Oumarou Fomba






