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Pourquoi le Sahel ne pourra pas lutter contre le réchauffement sans réduire le charbon de bois

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Entre alternatives prometteuses et résistances profondes, la filière bois-énergie impose sa loi sur les écosystèmes sahéliens. Une urgence trop longtemps ignorée.

À Bamako, à Niamey, à Ouagadougou, chaque matin recommence le même rituel : des femmes allument le feu. Des braises rougeoyantes, une marmite posée sur trois pierres ou dans un fourneau, et ce nuage âcre qui monte vers un ciel déjà trop chaud. Le charbon de bois est partout. Il cuit le riz, réchauffe le thé, fait griller la viande des gargotes de rue. Invisible dans sa banalité, il est pourtant l’un des principaux moteurs de la destruction forestière au Sahel — et, avec elle, de la spirale climatique qui menace d’engloutir la région tout entière.

Une forêt qui recule, une demande qui explose

Les chiffres donnent le vertige. Selon la FAO, l’Afrique subsaharienne perd chaque année environ 3,9 millions d’hectares de forêts — soit la superficie d’un pays comme la Suisse disparaissant des cartes toutes les douze mois. Au Mali, le taux de déforestation annuel est estimé entre 100 000 et 200 000 hectares. Dans cette hémorragie silencieuse, la filière bois-énergie — charbon de bois et bois de chauffe confondus — est responsable de plus de 80 % de la consommation d’énergie domestique. Non pas par goût du désastre, mais par nécessité absolue : en l’absence d’alternatives accessibles et abordables, des millions de familles sahéliennes n’ont tout simplement pas d’autre choix.

La démographie amplifie la catastrophe. Le Sahel est l’une des régions du monde où la population croît le plus vite. D’ici 2050, le Mali pourrait compter près de 45 millions d’habitants, contre 23 millions aujourd’hui. Chaque naissance supplémentaire, chaque ménage qui se constitue en périphérie de Bamako, représente une demande de charbon de bois additionnelle. Les forêts, elles, ne poussent pas aussi vite que les hommes.

Le paradoxe est vertigineux : le charbon de bois est à la fois symptôme et cause de la crise climatique sahélienne. La déforestation qu’il provoque accélère la désertification, qui réduit les précipitations, qui fragilise l’agriculture, qui appauvrit les populations, qui se tournent davantage vers le charbon de bois faute de ressources pour s’en affranchir. Un cercle vicieux d’une brutalité presque géométrique.

Une filière hors de tout contrôle

La production de charbon de bois au Sahel est une économie de l’informalité totale. Les charbonniers — souvent des paysans sans terre, des migrants internes, des jeunes sans emploi — s’enfoncent dans les derniers massifs forestiers avec leurs meules traditionnelles, produisant un charbon dont le rendement énergétique ne dépasse pas 20 à 25 %. Autrement dit, pour produire un sac de charbon, on brûle l’équivalent de cinq sacs de bois. L’inefficacité est structurelle, systémique, inscrite dans les gestes mêmes de la production.

Les États sahéliens ont tenté d’encadrer cette filière. Au Mali, des schémas directeurs d’approvisionnement en bois (SDAB) ont été élaborés, des marchés ruraux de bois ont été créés pour donner aux communautés villageoises le contrôle de leurs ressources forestières. Sur le papier, la démarche est rationnelle. Sur le terrain, le bilan est mitigé : les marchés ruraux qui fonctionnent restent insuffisants pour endiguer la pression globale, et la chaîne de contrôle se rompt trop souvent faute de moyens humains et financiers.

Il faut également nommer ce que l’on tait trop souvent : le charbon de bois est une filière économique qui fait vivre des centaines de milliers de personnes — producteurs, transporteurs, grossistes, revendeuses. Toute politique de transition énergétique qui ne tient pas compte de cette réalité socioéconomique est condamnée à l’échec, ou pire, à produire des injustices supplémentaires contre les plus pauvres.

Les alternatives existent. Pourquoi peinent-elles à s’imposer ?

Le gaz butane, d’abord. Au Sénégal, des politiques volontaristes de subvention et de diffusion massive des réchauds à gaz ont permis de réduire significativement la dépendance au charbon de bois dans les zones urbaines. La Côte d’Ivoire a suivi une trajectoire comparable. Mais au Mali, en raison de l’enclavement, de la fragilité des circuits d’approvisionnement et des perturbations sécuritaires qui compliquent la logistique, la pénétration du gaz domestique reste insuffisante. Le coût de la bonbonne reste prohibitif pour les ménages les plus vulnérables.

Les foyers améliorés, ensuite. Ces foyers à combustion optimisée — qui permettent de réduire de 40 à 60 % la consommation de charbon par rapport aux foyers traditionnels — ont fait l’objet de nombreux programmes de promotion. Les résultats sont réels, mais limités : les usagères adoptent le foyer amélioré… puis reviennent parfois au foyer traditionnel, jugé plus polyvalent pour certains types de cuisson. La transition comportementale ne suit pas automatiquement la transition technique.

Il y a aussi les combustibles de substitution issus de la biomasse résiduelle : briquettes fabriquées à partir de tiges de coton, de balles de riz, de résidus agricoles. Des initiatives prometteuses ont vu le jour à Ségou, à Mopti, à Sikasso. Des jeunes entrepreneurs sahéliens se lancent dans cette filière verte avec une énergie remarquable. Mais les volumes restent confidentiels face à l’immensité de la demande. Le marché du charbon de bois, lui, n’attend pas.

Enfin, l’énergie solaire. Le photovoltaïque se déploie à grande vitesse au Mali — panneaux sur les toits, kits solaires dans les villages, centrales hybrides financées par des partenaires internationaux. Mais l’électricité solaire ne résout pas encore le problème de la cuisson. Les plaques électriques à induction demeurent trop énergivores pour les installations solaires domestiques de base. Des solutions de cuisson solaire existent, mais leur adoption à grande échelle reste un défi que la recherche et l’ingénierie n’ont pas encore pleinement résolu.

Les résistances : économiques, culturelles, politiques

Parler de « résistances » au sujet du charbon de bois, c’est d’abord reconnaître que les populations ne sont pas irrationnelles. Elles calculent, comparent, anticipent. Le charbon de bois est disponible partout, à tout moment, en toute quantité. Il peut s’acheter à la tasse, à la boîte de conserve, au demi-sac. Cette modularité extraordinaire en fait un carburant parfaitement adapté aux économies de survie, aux budgets journaliers, aux incertitudes des ménages précaires. Aucune alternative n’offre, pour l’instant, cette flexibilité.

Les résistances sont aussi culturelles. Au Sahel, le charbon de bois n’est pas un simple combustible : il est lié à des pratiques culinaires transmises de mère en fille, à des saveurs, à des textures, à des rituels sociaux. La cuisine au feu de bois ou au charbon a une odeur, une dimension sensorielle et mémorielle que le gaz ou l’électricité ne reproduisent pas. Cette dimension est souvent négligée par les ingénieurs et les décideurs — mais elle pèse lourd dans les choix réels des ménages.

Il y a enfin les résistances politiques. La filière charbon de bois est une économie de rente pour de nombreux intermédiaires — commerçants influents, élus locaux, forces de contrôle aux barrages routiers. Toute réforme sérieuse de cette filière implique de bousculer des intérêts constitués qui disposent de relais politiques. Les États sahéliens, déjà fragilisés par les crises sécuritaires et les transitions institutionnelles, n’ont pas toujours les marges de manœuvre pour affronter ces réalités de front.

Une transition à réinventer — depuis le bas

Le grand échec des politiques de transition énergétique en Afrique sahélienne est d’avoir voulu résoudre un problème social par des solutions uniquement techniques. On a distribué des foyers améliorés sans former les femmes à les utiliser. On a promu le gaz sans sécuriser les filières d’approvisionnement. On a financé des études sans investir dans les acteurs locaux capables de porter le changement à grande échelle.

Une véritable transition devra partir des femmes — elles qui cuisinent, gèrent les budgets ménagers, et subissent en premier lieu les effets de la fumée sur leur santé. Elle devra intégrer les charbonniers dans la solution, en les reconvertissant en producteurs de biomasse durable ou en gestionnaires de forêts communautaires. Elle devra être subventionnée avec la même générosité que celle qui a permis à d’autres pays de réussir leur transition : on ne demande pas aux plus pauvres de payer le prix de la protection climatique que les riches ont omis d’assurer.

Le Sahel brûle — au sens propre comme au figuré. Ses forêts se consument à petit feu dans des milliers de meules obscures, pendant que ses habitants transpirent sous des chaleurs de plus en plus écrasantes. L’urgence n’est plus de produire des rapports supplémentaires sur la déforestation : elle est de financer, d’accompagner, de réguler et de respecter les communautés sahéliennes dans leur difficile et nécessaire marche vers un autre rapport à l’énergie. Avant qu’il ne reste plus rien à brûler.

Chiencoro Diarra 


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