Les 15 et 16 juillet 2026, la capitale tchadienne accueillera le Forum africain de l’eau « De la vision à l’action », coorganisé par le Tchad et la Banque mondiale. Alors que le Maréchal Déby multiplie les invitations aux chefs d’État africains — Mali, Niger, Burkina Faso, Bénin, Nigeria, entre autres —, ce forum arrive dans un contexte de sécheresse aggravée, de lac Tchad en voie de disparition et de compétition croissante pour une ressource que le réchauffement climatique rend de plus en plus rare. Un rendez-vous continental à ne pas rater.
Ce n’est pas un sommet de plus. Ce n’est pas non plus une conférence d’experts où les recommandations s’empilent sans suite. Le Forum africain de l’eau qui s’ouvrira les 15 et 16 juillet 2026 à N’Djamena, sous le thème « De la vision à l’action », porte dans son intitulé même l’aveu de ce qui n’a pas fonctionné jusqu’ici : trop de vision, pas assez d’action. Le Tchad et la Banque mondiale, coorganisateurs de l’événement, ont voulu faire de ce rendez-vous un moment où des engagements fermes sont pris, des contrats signés, des feuilles de route finalisées. Un pari ambitieux dans un continent où l’eau est à la fois une priorité absolue et un angle mort des politiques publiques.
Le Tchad, pays de l’eau… et pays de la soif
Le choix de N’Djamena comme ville hôte n’est pas anodin. Le Tchad est l’un des pays africains les mieux dotés en ressources hydriques sur le papier — lac Tchad, fleuves Chari et Logone, lacs Fitri, Léré et Iro, réserves du grès de Nubie, bassins transfrontaliers partagés avec ses voisins. Et pourtant, le Tchad est aussi l’un des pays les plus touchés par la crise de l’eau sahélienne. C’est précisément cette contradiction — richesse potentielle, pauvreté réelle — qui fait de lui un hôte crédible pour ce dialogue continental.
« C’est précisément pour cela que le Tchad a voulu être au cœur de ce dialogue continental.», Tahir Hamid Nguilin, ministre d’État tchadien aux Finances et à la Coopération internationale, en mai 2026.
Le lac Tchad, symbole le plus visible de la crise hydrique africaine, a perdu plus de 90 % de sa superficie depuis les années 1960 — passant de 25 000 km² à moins de 2 000 km² selon les estimations les plus récentes. Ce n’est pas seulement une catastrophe écologique : c’est une catastrophe économique et humaine. Trente millions de personnes dépendent directement du lac pour leur eau potable, leur agriculture et leur élevage. Sa disparition progressive a alimenté les conflits entre éleveurs et agriculteurs, les migrations forcées et, dans certains cas, le terreau du recrutement par les groupes armés.
Une diplomatie de l’eau à grande vitesse
Ce qui frappe dans la préparation du Forum de N’Djamena, c’est l’intensité de la diplomatie qui l’entoure. Le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno a personnellement orchestré une vaste campagne d’invitations diplomatiques, envoyant des émissaires dans plusieurs capitales africaines en l’espace de quelques jours.
Le 29 juin à Abuja, le ministre des Finances tchadien Tahir Hamid Nguilin transmettait un message du Maréchal Déby au président nigérian Bola Tinubu, l’invitant à participer au forum. Le 30 juin à Cotonou, le même émissaire était reçu par le président béninois Romuald Wadagni. Et le 1er juillet à Bamako — après le Niger et le Burkina Faso — c’est l’envoyée spéciale Fatime Aldjineh Garfa qui transmettait au Président malien Assimi Goïta l’invitation personnelle du chef de l’État tchadien. En moins de soixante-douze heures, cinq capitales africaines, cinq invitations, une même urgence.
160 millions de dollars et des « compacts » nationaux : la substance du forum
Au-delà du symbole diplomatique, le Forum de N’Djamena doit déboucher sur des engagements concrets et vérifiables. La Banque mondiale a annoncé qu’elle présentera à son conseil d’administration, deux semaines avant le forum, un projet de 160 millions de dollars destiné à améliorer l’accès à l’eau dans trois provinces tchadiennes — eau potable, eau pour le bétail, eau pour l’agriculture. La signature et le lancement de ce projet sont prévus dans le cadre même du forum.
Plus structurellement, l’ambition affichée est d’obtenir que chaque pays participant signe un « compact national pour l’eau» — une feuille de route sectorielle assortie d’objectifs mesurables et d’un mécanisme de suivi rigoureux. C’est une innovation de méthode : il ne s’agit plus de produire des déclarations d’intention, mais de contractualiser des engagements gouvernementaux sur des cibles précises en matière d’accès à l’eau potable, de développement de l’irrigation et de gouvernance des ressources transfrontalières.
L’eau sahélienne, enjeu de paix et de sécurité
Derrière les chiffres et les mécanismes, il y a une réalité que les diplomates habillent en termes techniques mais que les populations vivent dans leur chair : au Sahel, la rareté de l’eau tue. Elle tue directement, par la soif et les maladies hydriques. Elle tue indirectement, en alimentant les conflits entre communautés qui se disputent des ressources en déclin. Elle tue à long terme, en poussant des millions de personnes vers les villes et vers l’exil, dans un mouvement que le changement climatique va amplifier de manière exponentielle dans les décennies à venir.
Les prévisions de Mali Météo, citées lors du Conseil supérieur de l’agriculture du 9 juin 2026 à Bamako, anticipent un hivernage déficitaire en 2026. Pour le Niger, le Burkina Faso et le Tchad, les projections ne sont guère plus optimistes. Ce contexte climatique rend le Forum de N’Djamena non pas accessoire mais urgent. Il ne s’agit pas de parler d’eau dans une salle climatisée pendant deux jours — il s’agit de décider, maintenant, comment partager une ressource qui se raréfie entre des populations qui se multiplient.
Au Sahel, l’eau est une arme. Celui qui la contrôle contrôle les hommes. Le Forum de N’Djamena peut en faire une ressource partagée — ou laisser la crise faire le reste.
Ce qu’on attend, ce qu’on craint
Les espoirs placés dans le Forum de N’Djamena sont réels. L’engagement personnel du Maréchal Déby, l’appui financier et technique de la Banque mondiale, la mobilisation diplomatique auprès des capitales voisines : tout cela crée les conditions d’un moment politique fort. Si les compacts nationaux pour l’eau sont effectivement signés et dotés de mécanismes de suivi crédibles, ce forum pourrait marquer une inflexion réelle dans la gouvernance hydrique africaine.
Les précédents invitent cependant à la prudence. L’Afrique a une longue histoire de forums sur l’eau — à Durban, à Marrakech, à Dakar — dont les déclarations finales ont rarement survécu au retour des délégations dans leurs capitales. Ce qui distinguera N’Djamena des rendez-vous précédents, c’est si les engagements pris par les gouvernements débouchent, dans les douze mois suivants, sur des budgets alloués, des infrastructures construites et des indicateurs publics de suivi. C’est à cette aune qu’on jugera si le forum aura tenu sa promesse de passer « de la vision à l’action ».
En attendant, le Mali y sera, probablement. Le Nigeria aussi. Le Bénin, d’autres encore. Et sur les bords du fleuve Chari, le 15 juillet, le continent aura au moins décidé de se regarder en face sur la question de l’eau. Ce n’est pas rien.
Chiencoro Diarra
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