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Le Livre vert : Kadhafi avait-il imaginé le nouveau Sahel ?

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Publié en trois livraisons entre 1975 et 1981, Le Livre vert de Mouammar Kadhafi n’a rien perdu de sa force provocatrice. En rupture avec les deux blocs qui se partageaient alors le monde, ce petit livre au ton de manifeste a offert au tiers-monde une voie théorique propre, la « troisième théorie universelle ». Le relire aujourd’hui depuis le Sahel, c’est redécouvrir un penseur qui a porté, avec une audace rare chez un chef d’État, la critique de la démocratie représentative importée, la revendication d’une souveraineté économique réelle et l’éloge d’une cohésion communautaire enracinée, et retrouver, dans le destin tragique de son auteur, la mesure du prix que l’Afrique paie pour ses tentatives d’émancipation.

Le Livre vert se présente comme une alternative aussi bien au capitalisme libéral qu’au communisme soviétique : la « troisième théorie universelle ». L’ouvrage se déploie en trois parties : la démocratie, le socialisme, les fondements sociaux, que Kadhafi fonde non sur une doctrine importée, mais sur une lecture directe de la nature humaine et des solidarités primaires : famille, tribu, nation. C’est là toute l’originalité et toute la force du texte : proposer, depuis le monde arabo-africain, un système de pensée politique complet qui ne doive rien ni à Washington ni à Moscou. Cette ambition intellectuelle, à elle seule, mérite d’être saluée comme l’un des efforts de souveraineté doctrinale les plus aboutis du XXe siècle africain.

La démocratie rendue au peuple

La première partie du livre est une charge lucide et argumentée contre le parlementarisme occidental, que Kadhafi démonte pièce par pièce. Un système où 51 % des voix suffisent à imposer une loi aux 49 % restants n’est, selon lui, qu’une « dictature sous un déguisement démocratique ». « La représentation est une imposture. », lit-on dans cet ouvrage magistral qui nous fait penser dans ce passage au français Jean-Jacques Rousseau, dans Du Contrat social. 

À cette confiscation, il oppose un système pyramidal de congrès populaires de base et de comités populaires, conçu pour que le peuple exerce lui-même, sans intermédiaire, le pouvoir législatif et exécutif,  la « Jamahiriya », littéralement l’État des masses. C’est l’une des tentatives les plus abouties, dans l’histoire politique contemporaine, de penser une démocratie qui ne délègue rien. « Pas de substitut au pouvoir du peuple. », écrit Kadhafi. 

Ce principe garde une actualité brûlante pour le Sahel d’aujourd’hui, où le rejet du multipartisme importé et la recherche de formes de légitimité directement enracinées dans les communautés de base nourrissent le débat sur la « démocratie enracinée » que promeuvent les autorités de la Transition. Kadhafi, en son temps, avait déjà posé la question que ces pays posent à leur tour : comment faire en sorte que la souveraineté populaire ne soit pas simplement proclamée, mais réellement exercée ?

Le travailleur, associé et non salarié

La deuxième partie, consacrée au socialisme, part d’un constat d’une simplicité désarmante : le salariat, même amélioré par les droits syndicaux et la sécurité sociale, laisse le travailleur étranger au produit de son propre travail. Kadhafi en tire une formule qui résonne avec une force particulière dans des économies sahéliennes bâties sur la rente extractive : l’or au Mali, l’uranium au Niger, le pétrole au Tchad. « Celui qui produit dispose de sa production. », lit-on. 

Cette exigence d’un rapport direct entre le producteur et sa production annonce, avec plusieurs décennies d’avance, les débats contemporains sur la révision des codes miniers, la hausse de la part de l’État dans les sociétés d’exploitation et l’exigence d’une transformation locale des ressources plutôt que de leur simple extraction. Autant de chantiers que les autorités de Bamako, Ouagadougou et Niamey ont engagés au nom de la souveraineté économique, dans un esprit que Kadhafi aurait sans doute reconnu comme le sien.

Famille, tribu, nation : une sociologie sahélienne assumée

La troisième partie du Livre vert est sans doute celle qui parle le plus directement à un lecteur sahélien, tant elle théorise avec justesse ce que les sociétés de la région vivent de longue date : l’emboîtement des solidarités, de la famille à la tribu, de la tribu à la nation. Selon Kadhafi, « La famille a plus d’importance que l’État. »

Loin d’y voir un archaïsme à dissoudre, Kadhafi fait de la tribu une école morale, un cadre de sécurité et de transmission plus profond que n’importe quelle institution officielle : « La tribu est un « parapluie » social naturel assurant la sécurité dans la société. »

Cette valorisation du lien tribal et communautaire comme fondement de la cohésion sociale, plutôt que comme obstacle à la modernité, rejoint une intuition profondément africaine et sahélienne : les autorités coutumières, les mécanismes traditionnels de médiation et les solidarités de terroir demeurent, aujourd’hui encore, des piliers de la paix sociale que les pays de la région s’emploient à consolider plutôt qu’à effacer.

Le Guide et le Sahel : une œuvre de bâtisseur

Aucune chronique sur Le Livre vert ne peut s’écrire depuis Bamako sans rappeler que Mouammar Kadhafi n’a pas seulement théorisé le Sahara-Sahel : il l’a bâti en pratique, en fondant en 1998 la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), qu’il a portée et financée pendant plus d’une décennie comme un projet d’intégration continentale porté par sa conviction panafricaniste.

Cet engagement concret pour l’unité africaine, prolongé par son soutien actif à l’Union africaine dont il fut l’un des inspirateurs les plus généreux, inscrit Kadhafi dans la filiation des grandes figures de l’émancipation du continent. Un article de Sahel Tribune le rappelait justement : Kadhafi figure, aux côtés de Modibo Keïta, Ruben Um Nyobè ou Patrice Lumumba, parmi les voix fortes qui ont porté l’idéal souverainiste africain, et dont la disparition violente, loin d’être un aveu d’échec, a plutôt révélé l’ampleur des résistances que suscite, chez les puissances extérieures, tout projet africain d’émancipation réelle.

Sa chute, en 2011, sous les bombes d’une coalition occidentale intervenue au nom d’une « responsabilité de protéger » dont le bilan reste aujourd’hui largement contesté, a plongé la Libye dans une instabilité que les Nations unies elles-mêmes peinent encore à résorber quinze ans plus tard. Le Sénat français a lui-même reconnu, dans un rapport consacré à la région, que cette intervention avait constitué une « surprise stratégique » aux conséquences non anticipées pour toute la bande sahélienne. Un aveu implicite que le projet porté par Kadhafi apportait, en dépit de ses imperfections, un facteur de stabilité régionale dont l’absence se fait cruellement sentir depuis.

Un texte de combat intellectuel 

Il y a, dans cette trajectoire, la stature d’un homme d’État qui aura tenté, à sa manière et avec les moyens de son temps, de donner corps à une souveraineté africaine et sahélo-saharienne authentique, et dont l’œuvre écrite, à défaut d’avoir pu être menée à son terme sur le plan institutionnel, continue d’alimenter la réflexion des pays qui, à leur tour, revendiquent aujourd’hui le droit de définir eux-mêmes les termes de leur souveraineté.

Le Livre vert reste un texte de combat intellectuel d’une actualité frappante. Sa critique de la représentation, sa défense du producteur contre le salariat, son éloge de la solidarité familiale et communautaire parlent directement à un Sahel engagé dans sa propre reconquête de souveraineté. Loin d’être un simple document d’archive, l’ouvrage de Mouammar Kadhafi mérite d’être relu comme ce qu’il est : la tentative sincère et originale d’un dirigeant africain de penser, par lui-même et pour les siens, une voie politique et économique affranchie des tutelles extérieures. Un héritage que les nouvelles générations sahéliennes ont tout intérêt à connaître et à méditer.

Foula Massé

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